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Du désherbant sous le balcon

le 11 août 2011

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Du désherbant sous le balcon

C’est une petite ville de province… comme tant d’autres bourgades copiées sur ce modèle ! Rien de tellement original, rien d’exceptionnel ! Pourtant on remarque –au cœur de cet ensemble-, un charme esthétique véritable, un certain caractère architectural. Ce patrimoine justifie la fierté locale, la pointe d’orgueil légitime qui émerge hors de ces murs ! Pierres, voûtes, flèches de l’abbatiale : c’est un passé prestigieux qui honore les mémoires, qui gratifie ce sentiment d’appartenance à une identité dense, exceptionnelle.

Voilà pour le cadre général. Il est assez convivial, généreux, familier. C’est un grand réservoir de richesses, de ressources sensibles qui suscitent de l’admiration ainsi qu’une certaine communauté d’esprit. C’est un privilège de posséder de belles choses ! Autant le signaler puisque il s’agit d’une vérité concrète, réelle, physique.

« Nettoyer » l’herbe

Pourtant, l’autre jour, sous la fenêtre d’un immeuble près du centre-ville la municipalité avait décidé de « nettoyer » l’herbe sur un espace urbain destiné à la promenade. C’est une excellente initiative et une bonne intention, infiniment louable. Il s’agissait, en fait, de « faire propre » une allée sous les tilleuls et les platanes (le même coin sert aussi de parking les jours de marché). Chose assez rare dans une ville de cette taille la promenade ombragée n’est pas bitumée ! On y voit encore des cailloux, des portions de pissenlits, des graminées en touffes qui courent aux pieds des arbres. Nostalgie d’un passé biologique ! Dès le printemps les plantes sauvages se dépêchent de pousser et déclenchent un regard de colère… à cause de l’idée de « saleté » que ces poussées vertes évoquent !

Les élus, ayant responsabilité de ce parcours résidentiel, se doivent d’agir ; ils interviennent pour éradiquer les plantes indésirables de ce lieu. L’opération se répète plusieurs fois dans la saison : c’est le point de départ de notre interrogation. Le « nettoyage » se déroule avec de puissants pulvérisateurs et de grands coups de chimie exterminatrice. L’esplanade est copieusement arrosée par cet ouragan de molécules « tueuses »… dans une indifférence publique notoire.

La rivière qui coule à l’aval du site est copieusement alimentée par les eaux de ruissellement qui arrivent de la pelouse : elle est, par conséquent, irriguée en continu de polluants nuisibles. Ce type d’intervention urbanistique est courant ; c’est d’une banalité ordinaire. De multiples municipalités lancent ce genre de programme technique afin d’éviter la progression de la savane herbeuse au milieu de la Cité.

Une seule question, une seule interrogation est soulevée par cette opération. Qui, au juste, est responsable de ce crime chimique ? Qui est l’auteur de cette « attaque » environnementale ? Comment déceler les coupables ? Une modeste enquête s’impose.

Les coupables

Les agents de service (en tenue jaune phosphorescente), celles et ceux qui manipulent les machines, paraissent à priori former les coupables parfaits. En apparence seulement ! En fait ces employés obéissent à des ordres précis donnés par un chef d’équipe ; ils s’activent à accomplir leur tâche… soucieux avant tout de garder leur poste. En somme, ce sont de simples exécutants qui se trouvent en première ligne. Ils appartiennent à un appareil technique, professionnel, administratif… sans être eux-mêmes les décideurs !

Le chef d’atelier (dans la hiérarchie proche) est-il vraiment plus concerné ? Oui ! A première vue la tentation est de faire de ce rouage mieux placé dans la structure le vrai auteur de l’abomination. En remontant à lui –aux ordres – on remonte aux actes d’autorité. D’où le soupçon inévitable ! En réalité que fait ce chef ? Il obéit , lui aussi, aux directives d’un « savant » ( l’ingénieur de la maintenance) qui lui indique les procédures à suivre. Il est donc un simple maillon dans la procédure afin d’assurer la propreté de la ville. Aucune marge de manœuvre : il ne peut contredire techniquement son supérieur ! Par ailleurs le hangar municipal, dont il gère les stocks, regorge de bidons dangereux : tout le monde le sait (directeur, ingénieur, cadres). Oublions le chef…

L’ingénieur –au sommet de l’édifice-, serait –lui- l’auteur du délit ! Oui et non ! Il inspire le processus : il n’est pas le concepteur du liquide, ni le fabricant . Sa culture scientifique le pousse à faire usage de produits garantis par des laboratoires (par des chercheurs) qui, au surplus, ont reçu le feu vert de l’administration (l’ Etat). Les « cautions » apportées sont sérieuses. L’ingénieur arrose des sols avec des marchandises qui ont reçu toutes les autorisations nécessaires. Malgré son rôle prépondérant dans une hiérarchie sociale l’ingénieur n’est qu’un modeste engrenage qui s’intègre dans une filière de savoirs et de connaissances assez complexe. On peut le désigner avec des sarcasmes ou des critiques . Son pouvoir existe : cependant son poids dans la chaîne des compromissions est relativement anodin.

Les autres intervenants

Car il y a bien d’autres intervenants ! Le maire et les élus locaux ne sont-ils pas mieux situés pour répondre à ce désastre ? C’est net : ils prennent des décisions qui engagent ; ils signent des textes, ils orientent la population sur des choix essentiels. Toutefois ils connaissent des contraintes énormes : celle des électeurs ! C’est-à-dire celle des consommateurs, celle des résidents ! Ce n’est pas mince ! Il faut y ajouter le harcèlement des opposants : les pistes se brouillent vite ! Les élus , par ailleurs , sont obligés de se plier à des « normes » fournies par les services de l’Etat (inspecteurs, contrôleurs, bureaux d’étude). Encore lui ! Que reste-t-il aux élus comme vraie liberté d’action… et comme vraie responsabilité sur le terrain ? Avons-nous investi tous les domaines susceptibles de « participer » au drame ? Non ! Qu’en est-il de la multinationale qui fabrique le poison ? Peut-on la décharger de secréter le « mal » ? C’est elle qui commercialise la nuisance et ramasse les profits. C’est elle aussi qui va étendre son pouvoir, son influence, en distribuant un composé détestable ! Tout laisse penser que l’appétit d’argent est le ressort principal de cet aveuglement. Au détriment de la santé et du futur de l’homme. C’est le coupable ! On le tient cette fois !

Illusion complète ! Cette entreprise est bien à la source de quelque chose !

Oui ! Mais que ferait-elle sans le consommateur, c’est-à-dire le public (privé ou administratif) et sans la bureaucratie étatique (celle qui doit valider les produits) ? Cette firme se réduirait rapidement en peau de chagrin ! Colossale en apparence, puissante, écrasante même… le pouvoir de cette organisation est sous la dépendance étroite d’acheteurs qui peuvent exercer leur capacité de décision sur le sort de l’organisation., sur son avenir.

Formulons une hypothèse comportementale qui ne relève nullement de l’utopie rêveuse. Supposons un instant la naissance d’un sentiment écologique , d’une sensibilité visant à la protection du milieu. Aussitôt les ventes du produit toxique chutent, l’entreprise est obligée de réviser ses dogmes de fabrication ou cherche à reconvertir sa gamme de marchandises. L’Etat, quant à lui, cerné par une mutinerie des mentalités n’accorde plus le feu vert à des défoliants dont l’impact biologique –électoral- est catastrophique. La situation se redresse… Nous sommes devant une description chimérique. Ce n’est pas le scénario à envisager !

Rôle des acheteurs-consommateurs

A ce stade de l’analyse on mesure bien, d’une part l’insouciance superficielle des acheteurs-consommateurs, d’autre part le cynisme des concepteurs (fournissant ces fluides dangereux). Les deux lâchetés se complètent, se relaient, s’aggravent mutuellement : l’immobilisme déclenché par ces attitudes coupables devient répétitif. L’impact induit sur les sols, les eaux, les humus, pourrait être combattu avec une relative aisance technique… à condition que les partenaires économiques montrent plus de détermination dans leur choix, leur critique, leur révolte intérieure. Ce n’est pas encore au programme de la gestuelle citoyenne ! C’est exact qu’un simple ralentissement dans les achats de molécules maudites fournirait le déclic nécessaire à un renversement salutaire des tendances « lourdes ». Barrer la route aux ingrédients nocifs : c’est théoriquement possible, c’est socialement inapprochable.

Au final les plantations sont torturées puis fusillées… et personne n’est responsable ! Crime parfait ! Le parcours détaillé des maintenances paysagistes en ville montre surtout le labyrinthe compliqué des insouciances et détachements de chacun. De haut en bas de l’échelle sociale existe un vaste système de « participation » aux réalités concrètes de la pollution … doublé par un certain « éloignement » psychologique ou moral. Terrible phénomène autour de nos contradictions ! Pour être plus familier suggérons ici l’idée que « tout le monde met la main à la pâte » en déclenchant un formidable gâchis collectif. Ce sont ces innombrables contributions personnelles –anonymes-, banales, qui établissent le désastre global du milieu, son bombardement effectif ! De l’agent de service qui arrose copieusement les pelouses au contrôleur d’Etat qui tamponne les formulaires la chaîne des solidarités nauséabondes est infinie… C’est un véritable travail en « réseau » presque inextricable. Qui juger ? Qui traduire en procès ?

Un innocent-coupable

Conséquences ? Nul ne se perçoit comme étant le bourreau sanglant de la planète… tandis que la planète subit la hargne féroce des bourreaux. L’assassinat anti-nature se déroule dans la douceur des situations professionnelles ou bureaucratiques « normales ». Mieux ! Le sujet le plus actif, le plus efficace dans cette entreprise s’évalue comme honnête, transparent, sérieux, intégré aux circuits économiques… lesquels provoquent le malaise !

Cruel paradoxe de la modernité technicienne : elle s’exhibe tout à la fois dans la puissance et dans le mensonge. Dans la pureté et dans la perversité. C’est un jeu subtil de duperies qui nous entoure, un jeu serré entre implications étroites et non-implications calculées. Par rapport à la pollution de masse le citoyen des pays riches ressemble à un innocent-coupable ou encore à un coupable-innocent. Lui-même ne sait plus comment se définir… Mauvaise conscience et science du vide font bon ménage dans les cerveaux. On passe d’un palier (celui du doute) à un autre palier (celui de l’indifférence) sans trop montrer de souffrances apparentes ou de difficulté d’être. Cette valse des positionnements nous renvoie à une histoire humaine qui mérite une pause et une comparaison. Le crime de pollution

Considérons maintenant un fragment de l’histoire humaine dans sa trajectoire classique et progressiste. Jadis, tout assassinat commis dans le cadre d’une civilisation de droit comportait un volet punitif. Les auteurs de délits graves (les bourreaux) rencontraient des juges, des magistrats, des tribunaux, des prisons ! Les fautes se traitaient avec une fortune diverse… tout en étant conséquentes ! Chaque individu pris et traduit devant une cour purgeait ensuite une peine, payait le « prix de la douleur ».

Rien de tel dans le cadre présent ! Le crime de pollution (quand il se déroule en ville sous un balcon) ne relève d’aucun tribunal. Au contraire ! la faute est sourdement encouragée… La puissance publique cautionne le geste, le rémunère, appuie l’entreprise dans chaque détail de son exécution. Elus et dirigeants se montrent discrets sur les dégâts collatéraux, reportent la difficulté sur la génération prochaine ! Dans notre cybercité une terrible confusion règne sur les valeurs et sur les intelligences. Le pire forfait s’inscrit dans un « ordre » parfaitement validé. Les principes se télescopent, se barbouillent, se chiffonnent. Confusion des actes, confusion des esprits : est-ce le début d’une schizophrénie à grande échelle ? Peut-être ? Pure hypothèse….


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