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Des fraises en hiver

le 14 mai 2007

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Des fraises en hiver

D’ici à la mi-juin, la France aura importé d’Espagne plus de 83 000 tonnes de fraises [1].

Enfin, si on peut appeler « fraises » ces gros trucs rouges, encore verts près de la queue car cueillis avant d’être mûrs, et ressemblant à des tomates. Avec d’ailleurs à peu près le goût des tomates …

Si le seul problème posé par ces fruits était leur fadeur, après tout, seuls les consommateurs piégés pourraient se plaindre d’avoir acheté un produit qui se brade actuellement entre deux et trois euros le kilo sur les marchés et dans les grandes surfaces, après avoir parcouru 1 500 km en camion.

À dix tonnes en moyenne par véhicule, ils sont 16 000 par an à faire un parcours valant son pesant de fraises en CO2 et autres gaz d’échappement. Car la quasi-totalité de ces fruits poussent dans le sud de l’Andalousie, sur les limites du parc national de Doñana, près du delta du Guadalquivir, l’une des plus fabuleuses réserves d’oiseaux migrateurs et nicheurs d’Europe.

Il aura fallu qu’une équipe d’enquêteurs du WWF-France s’intéresse à la marée montante de cette fraise hors saison pour que soit révélée l’aberration écologique de cette production qui étouffe la fraise française (dont une partie, d’ailleurs, ne pousse pas dans de meilleures conditions écologiques). Ce qu’ont découvert les envoyés spéciaux du WWF, et que confirment les écologistes espagnols, illustre la mondialisation bon marché.

Cette agriculture couvre près de six mille hectares, dont une bonne centaine empiètent déjà en toute illégalité (tolérée) sur le parc national. Officiellement, 60 % de ces cultures seulement sont autorisées ; les autres sont des extensions « sauvages » sur lesquelles le pouvoir régional ferme les yeux en dépit des protestations des écologistes. Les fraisiers destinés à cette production, bien qu’’il s’’agisse d’’une plante vivace productive plusieurs années, sont détruits chaque année. Pour donner des fraises hors saison, les plants produits in vitro sont placés en plein été dans des frigos qui simulent l’’hiver, pour avancer leur production. À l’’automne, la terre sableuse est nettoyée et stérilisée, et la microfaune détruite avec du bromure de méthyl et de la chloropicrine. Le premier est un poison violent interdit par le protocole de Montréal sur les gaz attaquant la couche d’ozone, signé en 1987 (dernier délai en 2005) ; le second, composé de chlore et d’’ammoniaque, est aussi un poison dangereux : il bloque les alvéoles pulmonaires en entraînant de violentes douleurs.

Qui s’en soucie ? La plupart des producteurs de fraises andalouses emploient une main-d’œuvre marocaine, des saisonniers ou des sans-papiers sous-payés et logés dans des conditions précaires, qui se réchauffent le soir en brûlant les résidus des serres en plastique recouvrant les fraisiers au cœur de l’’hiver… Un écologiste de la région raconte l’’explosion de maladies pulmonaires et d’’affections de la peau. Les plants poussent sur un plastique noir et reçoivent une irrigation qui transporte des engrais, des pesticides et des fongicides.

Les cultures sont alimentées en eau par des forages dont la moitié ont été installés de façon illégale, et dont 80 % tirent plus d’’eau qu’ils ne sont autorisés à le faire : en moyenne 4 500 m3 par hectare. Ce qui transforme en savane sèche une partie de cette région d’’Andalousie, entraîne l’’exode des oiseaux migrateurs et la disparition des derniers lynx pardel, petits carnivores dont il ne reste plus qu’une trentaine dans la région, leur seule nourriture, les lapins, étant en voie de disparition. Comme la forêt, dont 2 000 hectares ont été rasés pour faire place aux fraisiers.

La saison est terminée au début du mois de juin. Les cinq mille tonnes de plastique sont soit emportées par le vent, soit enfouies n’importe où, soit brûlées sur place. Et les ouvriers agricoles sont priés de retourner chez eux ou de s’exiler ailleurs en Espagne, pour se faire soigner à leurs frais après avoir respiré des produits nocifs. La production et l’’exportation de la fraise espagnole, l’’essentiel étant vendu avant la fin de l’’hiver et en avril, représente ce qu’il y a de moins durable comme agriculture, et bouleverse ce qui demeure dans l’esprit du public comme notion de saison.

Quand la région sera ravagée et la production trop onéreuse, elle sera transférée au Maroc, où les industriels espagnols de la fraise commencent à s’installer. Avant de venir de Chine, d’où sont déjà importées des pommes encore plus traitées que les pommes françaises ?

Claude-Marie Vadrot


- Note : Certaines des situations décrites dans cet article sont également au menu du film "We feed the world", dont la vision est recommandée à toute personne intéressée par ce sujet.

- Photo  : une fraise pas encore mûre, dans un jardin

Notes

[1] Pour une consommation française marchande annuelle de 130 000 tonnes.


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5 messages

  • Des fraises en hiver

    5 septembre 2007Â 11:33 , par louzou azen

    A lire, et faire lire de toute urgence :" Pesticides, révélations sur un scandale français", de F. Veillerette, et F.Nicolino, éd. Sang de la Terre

    Le problème, en dehors de ceux posés par les scandaleuses conditions de production, est que des consommateurs achètent ces fraises fades ici en France et dans d’autres pays civilisés.
    Comment les "acheteurs" des grandes surfaces peuvent-ils ignorer ces abominables conditions de travail et proposer ces fruits à la vente et faire en même temps la promotion du commerce équitable ?

    En France, en bio aussi les plants aussi sont conservés au froid, changés tous les ans, cultivés avec du plastique noir. Et on aimerait être sûr qu’aucune production de fruits bios, en Espagne, au Maroc, ne soit produite grâce au travail des clandestins, sous serre, avec des températures excessives l’été.
    Comment est réglementée la production des fruits ? Il y a quelques années, j’ai entendu que des subventions de l’Europe étaient données pour arracher dans une région, et données dans une autre pour les mêmes fruitiers, sous serres en verre chapelle couvrant des centaines d’hectares dans le sud de la France, en Espagne, en Italie.

  • Des fraises en hiver

    27 août 2007Â 06:48 , par X

    Cet article doit être diffusé partout car c’est une honte non seulement pour ces producteurs mais aussi pour les pays acheteurs.

    • Des fraises en hiver

      3 octobre 2008Â 16:37 , par Marcello

      Bonjour,
      Je dirais même plus "C’est une honte pour les acheteurs eux-mêmes". Ce sont peut-être les mêmes qui protestent contre la pollution ?
      Cordialement.

  • Des fraises en hiver

    6 août 2007Â 11:53 , par Antoine vedel

    Bonjour, je participe à la création d’une exposition sur le développement durable et l’alimentation. Puis-je connaître vos sources concernant cet article sur les fraises andalouses.
    Merci d’avance.


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