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Claude et Lydia Bourguignon
La destruction des sols par l'agriculture intensive

le 5 juillet 2010

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ARTICLES
DOSSIER :
Lydia et Claude Bourguignon, agronomes, la vie du sol et l’agriculture (5)

La destruction des sols par l’agriculture intensive

Medecins des sols

Alors que le gouvernement annonce un projet de loi qui arrange le coup aux producteurs d’OGM, les apprentis-sorciers de l’agriculture intensive ont la vie belle. Sur l’ensemble de l’Europe, ils ont déjà réussi à détruire toute vie organique dans 90 % des sols cultivés. Pour CQFD, l’ingénieur agronome dissident Claude Bourguignon dresse l’état des lieux de ce massacre. Bon appétit !

  Dans quel état sont les sols agricoles après cinquante ans d’agriculture intensives ?

Sur l’ensemble de l’Europe, environ 90% de l’activité biologique des sols cultivés a été détruite par l’agriculture intensive. Je dis bien : détruites. Les zones les plus ravagées sont l’arboriculture et la vigne. Or l’activité biologique des sols est indispensable pour l’écosystème. Le sol est une matière vivante : sur trente centimètres d’épaisseur , il concentre 80 % des êtres vivants de la planète. Les vers de terre, à eux seuls, pèsent plus lourd que tous les autres animaux du monde réunis. Mais les sols abritent aussi des bactéries, des champignons et une myriade d’organismes qui se nourrissent de la matière organique. Or en Europe, le taux de matière organique du sol est passé de 4 % à 1,4 % en cinquante ans. Comme toute la vie du sol en dépend, l’écosystème s’écroule : la flore et la faune. En Europe, les populations d’oiseaux, de reptiles et de batraciens ont chuté de 90 % en un demi-siècle.

  Comment l’agriculture s’y prend-elle pour tout bousiller ?

Les sols meurent selon un schéma immuable, quel que soit le climat. Sur le plan biologique tout d’abord : en labourant trop profondément, en déversant des engrais chimiques et en abusant du désherbage, l’agriculture fait disparaître la matière organique des sols qui sert d’alimentation à la faune et aux microbes du sol. Ensuite, il y a la mort chimique : le lessivage des éléments entraîne une acidification des sols par perte du calcium, lequel sert de pont d’attache entre les argiles et les humus. Sans calcium, le mélange argilo-humique se détruit et les argiles partent en suspension dans l’eau. Enfin, il y a l’érosion. Lorsque le sol meurt, les argiles se mettent en suspension dans l’eau de pluie. L’eau boueuse emporte les limons, les sables et même les cailloux, ce qui aboutit aux inondations qui ravagent les tropiques. Les vingt dernières années ont été les plus sèches depuis trois mille ans, et pourtant, jamais il n’y a eu autant d’inondations du fait de la mort de nos sols. En France, 60 % des sols sont frappés d’érosion. Actuellement, nous perdons en moyenne quarante tonnes de sol par hectare et par an. À ce rythme, dans trois siècles, la France ce sera le Sahara ! Et puis, bien sûr, il y a les pesticides qui détruisent la vie organique.

  Malgré ces sols dégradés, comment expliquer des rendements aussi prodigieux en agriculture intensive ?

Comme les sols sont biologiquement morts, on leur ajoute de plus en plus d’engrais chimiques ou organiques. Malgré ça, les rendements sont en train de stagner en Europe et baissent en Afrique. On parle de « fatigue des sols ». L’autre conséquence de cette course au rendement, c’est la dégradation des produits. Un exemple : 40 % des blés produits en Europe sont de si mauvaise qualité qu’on ne peut en faire du pain, ils sont donnés directement aux cochons. Nous sommes la première civilisation dans le monde à donner du blé aux cochons pendant que des gosses crèvent de faim ! Il faut comprendre que les gros rendements produisent des cultures de qualité lamentable. Regardez le pain français : il est de si mauvaise qualité qu’il se dessèche à toute allure. Les Français jettent environ 400 000 tonnes de pain chaque année, l’équivalent de la consommation du Portugal. Quel est l’intérêt de polluer l’environnement pour faire du pain qu’on jette à la poubelle ? Et qui, au final, coûte cher au kilo...

  Pourquoi avez-vous démissionné de l’INRA ?

Avec ma femme, également chercheuse à l’INRA, nous avions mis au point une méthode de mesure de l’activité biologique des sols. Elle nous a permis d’établir que les sols étaient en train de mourir à cause de l’agriculture intensive. La réaction de l’INRA a été très violente. Ils ont refusé de publier les résultats de nos recherches. Étant financée par les marchands d’engrais et de pesticides, l’INRA n’avait pas envie que l’on mette en évidence les dégâts causés par ces produits... Alors nous avons claqué la porte et fondé notre propre laboratoire pour aider les agriculteurs à mieux gérer leurs sols.

  Comment réagissent les autres microbiologistes des sols de l’INRA ?

La chaire de microbiologie des sols a été supprimée de l’École d’agronomie en 1986. Plus personne n’est formé dans cette discipline. Avec ma femme, nous sommes en quelque sorte des fossiles vivants...

  L’INRA est pourtant une institution publique... Ses chercheurs sont censés prendre l’intérêt général à coeur, non ?

Les chercheurs, en général, n’ont pas une conscience politique ou citoyenne très développée. Ce qu’ils veulent surtout, c’est des financements pour leurs recherches, faire joujou dans leurs labos. Tant qu’on leur promettra du pognon pour les OGM, ils chercheront pour les OGM. Cette science sans conscience est à l’image des formations scientifiques actuelles : la philosophie est absente des cursus universitaires. Il ne faut pas s’étonner ensuite que seule une minorité de chercheurs ouvre les yeux et que la majorité soit carriériste et bornée. Reste que les nuisances de l’agriculture intensive prennent une telle ampleur que l’INRA sera bien obligé d’admettre peu à peu les bienfaits de l’agriculture bio. Quand on dénonce les conséquences de l’agriculture intensive, les pesticides, la malbouffe, on nous répond souvent : « Vous exagérez, ça ne va pas si mal ! La preuve : l’espérance de vie augmente. »

C’est faux, l’espérance de vie n’augmente plus dans les pays occidentaux. Elle commence même à chuter. C’est le cas des États-Unis. Ils avaient la plus grande espérance de vie du monde occidental en 1950, ils occupent désormais la dernière place. Or ils ont été les premiers à se nourrir de bouffe industrielle. En Angleterre aussi, l’espérance de vie diminue. C’est le pays qui a le plus d’obèses en Europe et qui consomme le plus de nourriture industrielle. De manière générale, l’obésité est en croissance exponentielle dans les pays occidentaux.

En France, 17 % des enfants sont obèses. Et on n’a jamais vu un obèse faire de vieux os. Et puis l’agriculture chimique ne date que des années 60. Les gens qui vivent jusqu’à 80 ans en ce moment ont mangé bio jusqu’à l’âge de 40 ans. Leur corps, leur squelette, leur cerveau ont été constitués à partir d’aliments de meilleure qualité qu’aujourd’hui. À l’inverse, les enfants nés à partir des années 70 n’ont connu que la malbouffe. Je pense qu’ils ne feront pas de vieux os. Il suffit de voir les enfants d’aujourd’hui : otites, bronchiolites, asthme... ils sont tout le temps malades ! Si les dépenses de sécurité sociale augmentent de 6% par an en Europe, ce n’est pas un hasard. Il y a du souci à se faire !

  Et vous, que mangez-vous ?

Du bio. Nous avons quitté la ville avant la naissance de nos enfants, nous vivons à la campagne, nous faisons notre jardin. En tant qu’agronome, je fais très attention aux produits chimiques contenus dans les aliments. Je ne consomme jamais de plats cuisinés ou autres trucs industriels.

  Le bio, c’est vraiment une solution ?

Les agriculteurs biologiques ont des sols beaucoup plus actifs que ceux qui travaillent en conventionnel. Mais attention : l’important, c’est de faire des produits de qualité, qui donnent du plaisir à manger. Certains produits bio sont mauvais parce que les paysans mettent trop d’engrais organiques, ce qui fait autant de mal au sol que trop d’engrais chimiques. La façon de gérer les sols est fondamentale. En bio, certains labourent trop profond, ils font les mêmes conneries que les agriculteurs conventionnels. L’important, c’est de chercher la qualité des produits. C’est pour ça que j’apprécie les mouvements comme « slow food » en Italie. L’une des façons de s’opposer au productivisme agricole, c’est de réclamer des produits qui soient bons, pas des tomates ou des pommes insipides.

  A-t-on atteint un point de non-retour dans la démolition des sols ?

Non, pas du tout. Il est possible de relancer la vie des sols en remettant de la matière organique. Mais ça demande de replanter des haies, de reboiser les zones sensibles, de gérer la matière organique des villes, etc.

  Quel regard portez-vous sur la Confédération paysanne et les faucheurs d’OGM ?

Le combat contre les OGM est essentiel pour la sauvegarde de la démocratie. Mais la Confédération paysanne n’est pas assez radicale dans ses prises de position.

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Notre modèle agricole est catastrophique. Il faut dénoncer plus durement la politique agricole de l’Union européenne. Ses subventions enrichissent les gros propriétaires terriens et appauvrissent les pauvres. Certains grands propriétaires touchent plusieurs millions d’euros de la PAC chaque année. Imaginez les subventions dans certains pays comme l’Espagne, où 0,6 % de la population possède 80 % des terres. Ou en Angleterre, où 80 % des terres appartiennent à 2% de la population. Les grands seigneurs anglais et espagnols, tout comme les gros céréaliers français, font pression sur l’Europe pour conserver leurs privilèges. Or je ne crois pas que la reine d’Angleterre ait besoin des aides de la PAC...

Cela dit, ce système va finir par se casser la figure, car la PAC engouffre 50% du budget de l’UE, alors que l’agriculture ne produit 2 % des richesses européennes. En attendant, il y a un vrai désespoir dans le monde agricole. Les faillites sont légion. En 1989, il y avait environ 800 000 agriculteurs à temps plein en France. Aujourd’hui, il n’en reste plus que 300 000, et 30 000 disparaissent chaque année. De plus, notre système est mondialement inégalitaire. Sur la planète, on compte 2 800 mètres carrés de terres cultivées par habitant. Or les occidentaux consomment l’équivalent de 6000 mètres carrés par habitant.Il ne faut pas s’étonner que les gens crèvent de faim à l’autre bout du monde... Et puis il y a la pollution de l’air. Par le gaz carbonique qu’elle rejette, l’agriculture intensive contribue pour un tiers au réchauffement de la planète. Par exemple, un labour dégage une tonne de gaz carbonique dans l’atmosphère par minéralisation de la matière organique, alors qu’un semis direct sous couvert et sans labour fixe quatre tonnes de CO2 par hectare.

  Vous n’êtes pas un peu catastrophiste ?

Continuer à nier les conséquences de l’agriculture intensive nous mène droit à la catastrophe. Seule une prise de conscience nous sortira de cette situation. Mais si les gens veulent continuer à choper des cancers, c’est leur problème... On ne pourra rien changer tant qu’ils se satisferont de cette malbouffe. Si les citoyens préfèrent dépenser du pognon dans les bagnoles et l’informatique plutôt que dans de la bonne nourriture, c’est leur problème. Je suis sidéré de voir des parents accepter de voir leurs enfants devenir des « petits mammouths » :il faut quand même que notre société aime peu ses gosses pour en arriver là !

Interview accordé pour le mensuel CQFD le 15 février 2006. Propos recueillis par Jonathan Ludd, article publié dans le n° 31 de CQFD.


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Lydia et Claude Bourguignon, agronomes, la vie du sol et l’agriculture

3 messages

  • La destruction des sols par l’agriculture intensive

    19 juin 2013Â 18:13 , par céréalier bio végéte

    Monsieur Bourguignon un peu de cohérence : il faut choisir entre des champs bio et des systèmes en semi direct sous couvert sans labour (qui sont désherbés chimiquement !!!) . Arrêtez de nous vendre cette invention issue de l’agro-industrie brésilienne et soutenez réellement les céréaliers bio, qui dans leur écrasante majorité pratiquent (raisonnablement) ce que les paysans ont produit de plus moderne en mille ans : le labour.

    • La destruction des sols par l’agriculture intensive

      29 juin 2013Â 23:33 , par écolobio

      Les cultures en semi-direct sous couvert sans labour ne sont par définition pas désherbées chimiquement . C’est justement un des intérêts de ce système de ne pas avoir à désherber ! Mais aussi de n’avoir presque pas à labourer car, moins on travaille le sol tout en ayant en permanence des plantes enracinées et plus la terre conserve sa fertilité grâce aux micro-organismes en tous genres et autres vers de terre qui se développent autour des racines ; c’est maintenant parfaitement prouvé . Plus on travaille le sol et plus on laboure profond et plus on détruit la terre , c’est justement là le grand mal du moment ! renseignez-vous avant de dire n’importe quoi !

      • La destruction des sols par l’agriculture intensive

        4 juillet 2013Â 18:06 , par céréalier bio végéte

        Je veux bien en débattre mais svp un peu moins d’arrogance et de condescendance ... je suis agriculteur bio , je pense être assez renseigné sur le sujet ! Si vous dites "de n’avoir presque pas à labourer" alors ça veut dire labourer de temps en temps, donc on ne parle plus de système en semi direct sous couvert. Et la finalité de ce système ce n’est pas de se passer d’herbicides !! Vous, renseignez vous sur le monde agricole avant de vous faire le relais de pratiques miracles "parfaitement prouvées", et de participer au mépris des paysans. Sans avoir à faire de sondages, connaissant bien mon milieu et mes collègues je peux vous dire que plus de 95% des agriculteurs bio pratiquent le labour (de manière raisonnée), et plus de 95% des agriculteurs qui pratiquent le non labour et les systèmes de semis direct sous couverts sont en chimique. Quand on dit système en semi direct sous couvert, ça veut dire zéro travail du sol, ça veut dire développement d’adventices pluri-annuelles, contre lesquelles on ne peut lutter en bio que par le travail du sol. On revient donc à ce qu’on fait depuis 10 000 ans : on travaille le sol, avec ou sans ingénieurs agronomes. Quand on fait de temps en temps un semi sous couvert (ce qui m’arrive), ce n’est pas la même chose du tout.


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