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Publié par The Independant

le 27 mars 2013

ARTICLES

Jardiniers Clandestins de Fruits Interdits

En Angleterre aussi, des jardiniers s’organisent

Lassés de l’uniformité des produits des supermarchés, des jardiniers anglais, passionnés, choisissent de cultiver des variétés de tomates originales, succulentes et parfumées. Mais la loi britannique le leur interdit.

Le vendeur souhaite conserver l’anonymat. Non pas qu’il ait honte de ses graines ; au contraire, il doute que l’on puisse en trouver de meilleures dans tout le Royaume-Uni. Selon lui, une fois qu’on a goûté aux récoltes qu’elles produisent, on devient accro. Mais, s’il explique comment en acheter, il pourrait être poursuivi en justice, et une petite entreprise comme la sienne ne peut se permettre de payer une amende de 5 000 livres sterling [environ 7 000 euros].

Il exerce son commerce illicite dans une petite pépinière du Devon [région du sud-ouest de l’Angleterre]. Pour des raisons évidentes, il ne peut se faire de publicité, mais le bouche-à-oreille lui assure une armée furtive de consommateurs enthousiastes qui lui achètent ses graines de contrebande par milliers.

Le produit en question est connu sous l’appellation exotique de princesse-blanche, mais ce n’est pas (comme on pourrait le croire) une variété de cannabis : il s’agit en fait d’une simple tomate - une variété, il est vrai, fondante et merveilleusement savoureuse. Et, si cela vous semble surprenant, vous serez encore plus surpris en découvrant que le cas de la princesse- blanche n’est que la partie visible de l’iceberg d’une culture bizarre, celle de légumes non autorisés. Ces produits vont de la tomate canaille à la pomme de terre hot, en passant par la pomme terrible.

La plupart d’entre nous achètent leurs tomates au supermarché. C’est pratique, mais on est déçus par leur fadeur aqueuse. Si vous êtes prêt à payer le double, vous pourrez parfois trouver sur les rayons chics des tomates au goût de quelque chose. Mais, même pour celles-là, il est difficile de s’enthousiasmer. Pour ceux qui savent comment mettre la main sur de la "bonne came", la tomate est une tout autre expérience. Les mots "Tibet Appels", "Sandrops" et "Fakel" sont chuchotés par les connaisseurs comme des noms de déesses païennes, et le seul fait de humer le parfum d’une tomate gros globe d’Espagne peut faire pleurer de plaisir un homme adulte. Le seul problème, avec ces petites balles de perfection replètes et acidulées, c’est que le consommateur ne peut tout simplement pas y avoir accès.

La Loi

La loi de 1964 sur les variétés de plants et leurs graines [Plant Varieties an Seed Act] fait de ces tomates - ou, du moins, des graines qui les produisent - des fruits défendus. Selon cette loi, quiconque désire vendre les graines d’un fruit ou d’un légume doit d’abord en faire homologuer la variété au répertoire national. Mais, au préalable, les graines doivent être analysées afin de s’assurer qu’il s’agit d’une variété "distincte, calibrée et stable", et un droit d’enregistrement doit être acquitté.

Malheureusement pour les cultivateurs amateurs, ces droits s’élèvent, dans le cas des tomates, à près de 1 000 livres [environ 1 400 euros], plus 185 livres [environ 260 euros] par an de frais de renouvellement. Il n’existe aucune exception, pas de subvention pour les cultivateurs amateurs. Il est illégal de vendre les graines d’un fruit non homologué et, par extension, de vendre le fruit lui-même. Même si elles parviennent à passer l’examen de contrôle - la variété ma-chérie, avec ses fruits dont la taille varie entre celle d’une cerise et celle d’un avocat, est tout sauf calibrée -, il n’y a que les grosses sociétés qui vendent aux chaînes de supermarchés qui peuvent se permettre de les faire enregistrer. Il en résulte que seules les variétés adaptées à la distribution de masse sont homologuées. Les variétés qui n’intéressent que les amateurs sont ignorées, et il est illégal de les vendre.

Aussi, sans plant pour produire les graines, elles finissent tout simplement par disparaître.

Leur taille est trop irrégulière, leur laideur même est considérée comme trop repoussante pour le consommateur type et leur rythme de mûrissement est trop aléatoire pour en faire des produits rentables. Les plus délicates, comme la prince-noir, âcre et violette, et la soyeuse pomme du Tibet, ont une peau si fine et si diaphane que les transporter dans des containeurs sur des semi-remorques les transformerait en ketchup. D’autres variétés qui mûrissent tout au long de l’été sont parfaites pour le jardinier, mais de peu d’utilité pour celui qui cultive pour les supermarchés et qui doit ramasser mécaniquement et simultanément sa récolte. Certaines, comme la zèbre-vert, qui ressemble à une groseille à maquereau, ou la ma-chérie, en forme de poivron, sont tout simplement considérées comme trop bizarres d’aspect pour le goût décent et respectable des Britanniques. Quelque part dans leur tour d’ivoire, les responsables des achats des grandes surfaces ont décidé que ce dont le consommateur britannique a besoin, c’est de sphères insipides et uniformes, au goût aqueux, parfaitement alignées sous un éclairage artificiel. Heureusement, pour ceux qui préfèrent que leurs tomates aient un peu plus de goût, il existe une alternative.

"Les jardiniers sont des gens plutôt respectueux de la loi, mais il existe des moyens de la contourner", déclare Bob Flowerdew, intervenant de l’émission Gardeners’ Question Time [Questions au jardinier, sur la BBC] et auteur de livres sur la culture des légumes.

"Ça aurait l’air un peu ridicule de mettre quelqu’un en prison parce qu’il possède des tomates non conformes", déclare M. Flowerdew. Et le ministère de l’Environnement, de la Nourriture et des Affaires rurales (DEFRA) confirme que "cela soulève de complexes questions légales".

Pour être juste, il faut dire que le DEFRA ne fait pas respecter la loi avec beaucoup de conviction, mais les multinationales sont toujours sur le qui-vive. En 1998, une société qui avait mis illégalement sur le marché des graines de gazon fut poursuivie et condamnée, en vertu de la loi de 1964 sur les variétés de plants et de graines. Elle dut payer une amende de 7 500 livres [environ 10 600 euros], ainsi que 7 964 livres de frais de justice. Bien que les procès comme celui-ci soient rares, la menace est suffisante pour décourager la plupart des cultivateurs.

Bob Flowerdew déclare : "J’aimerais commencer à cultiver mes propres variétés et je pense que je me débrouillerais pas mal à cause de ma réputation de jardinier, mais je n’aurais pas les moyens de les faire homologuer. Je me suis plaint au ministère à ce sujet, et l’on m’a dit : ’Allons donc, on ne va pas vous faire un procès !’ Mais, si je conseille quelque chose du même genre dans mes livres ou à la radio, j’enfreins la loi. Et la loi est la loi. Surtout, parce que je tiens à garder mon boulot à la BBC."

Le réseau

Mais, partout dans le pays, des jardiniers mécontents se rencontrent dans l’ombre pour échanger et vendre des graines de contrebande. Certains profitent même des différences de législation entre les pays.

Ainsi, sur le site , Kelley Spurling vend, en provenance de sa ferme dans l’Oregon, des centaines de variétés de graines qui sont illégales au Royaume-Uni. Mais il y en a qui ont trouvé une autre solution :

l’Association de recherche Henry Doubleday (HDRA), dont le siège est à Coventry, a ainsi créé un sanctuaire pour les tomates non listées. Ses activités, parfaitement légales, sont dédiées à la culture de plants dont les graines sont techniquement illégales à la vente. Cette association fonctionne comme une sorte de camp de réfugiés où les horticulteurs, un oeil vers le futur, choient le vert, le noueux et le déshérité. Des centaines de variétés du patrimoine sont cultivées en rotation constante.

Des graines qui répondent aux jolis noms de vierges de Thomas Hardy, nectar-rose, nova ou stupice sont conservées dans des entrepôts réfrigérés, pendant qu’à l’extérieur leurs cousines plus chanceuses passent leurs jours au soleil. Cette année, les belles et sucrées oranges-bananes commencent tout juste à mûrir, pendant qu’à proximité des pousses ploient sous le poids de la riche-en-caro [acide péroxysulfurique], l’"incroyable Hulk" des tomates. Des gerbes de cerises-roses pendent joliment sur leur tuteur parmi des plants qui semblent avoir été décorés de Smarties : les minuscules sauvages du Texas au goût orangé.

Alors qu’il est illégal de vendre des graines non homologuées, rien n’empêche cette association de les distribuer gratuitement. Alors, pour environ 20 livres par an [28 euros], les amoureux des tomates peuvent avoir accès à la "liste des orphelins". Ce qui leur donne droit à six paquets de graines gratuits et accès à une bourse, une sorte de club d’échange d’images Panini pour graines non homologuées.

Alors que la HDRA lutte pour persuader l’Union européenne de rédiger une clause spéciale au sujet des variétés [de graines de légumes] prisées par les amateurs, les échanges de graines sont un moyen pour contourner les réglementations.

En février de cette année, à Brighton, la deuxième édition du Seedy Sunday [le dimanche des graines] à attirer des jardiniers de tout le sud du pays. "Nous vendons des graines de pommes de terre de variétés anciennes, ainsi que certaines graines exceptionnelles de la HDRA", déclare Alan Phillips, président du groupe de jardinage biologique de Brighton et de Hove. "L’idée vient du Canada et elle fait des émules dans tout le Royaume-Uni."

L’échange n’a bien sûr rien de nouveau. Selon Hugh Fearnley Whittingstall, l’auteur des livres de cuisine River Cottage [Cottage au bord de l’eau], les jardiniers le pratiquent depuis oujours. "Ici, dans le Dorset, il y a des graines de haricots d’Espagne qui circulent et qui proviennent des gagnants du concours du haricot le plus long, me raconte-il. Les grosses entreprises de grainetiers devraient considérer qu’il est de leur devoir culturel d’élargir l’éventail du choix des légumes pour jardiniers amateurs. Ils ont les moyens financiers de les faire homologuer. Ils devraient vendre davantage de variétés patrimoniales au lieu de vendre éternellement les mêmes trucs." Malheureusement, la magnanimité des gros industriels ne va pas toujours jusqu’à procurer aux jardiniers des graines de produits goûteux ou à fermer les yeux sur des productions à petite échelle de tomates clandestines.

Certains, parmi les cultivateurs francs-tireurs, se délectent du parfum anticonformiste de leur activité. "C’est pour moi une attitude politique", déclare l’anonyme fervent de la princesse-blanche. "L’érosion génétique est une réelle menace pour la biodiversité et, de toute façon, je n’entre pas en compétition avec les gros marchands. Je ne pense pas qu’ils puissent y trouver quelque chose à redire."

Heureusement pour lui, il semble être tombé sur quelque chose de rare : un représentant du gouvernement prêt à faire une entorse aux règles. "Je suis un vendeur ayant pignon sur rue et, en tant que tel, je fais l’objet d’inspections du ministère, me raconte-il. L’inspecteur vient une fois par an, mais il ferme les yeux sur ce que je vends. C’est un garçon du pays..."

Ces fermiers subversifs sont peut-être le seul rempart qui empêche tous nos fruits et légumes de suivre le chemin des fraises. "Elsanta [la variété de fraise la plus répandue] a été développée en laboratoire dans les années 60, m’explique Hugh Fearnley Whittingstall. Elle a une longue durée de conservation et résiste au ramollissement et à la moisissure, mais on n’a prêté aucune attention à son parfum. Si vous la comparez avec la souveraine-royale, répandue en Angleterre, elle est acidulée mais a peu d’arôme. Mais, à cause de son aptitude à être transportée, elle domine 80 % du marché. Il en va de même avec les pommes. Il y avait jadis plusieurs centaines, voire plusieurs milliers de variétés de pommes britanniques. Personne ne sait combien ont aujourd’hui disparu."

Mais ce n’est pas seulement la prodigieuse supériorité de saveur qui rend le patrimoine des variétés important. Ce n’est qu’en continuant de les cultiver que l’on pourra découvrir celles qui sont résistantes au mildiou ou qui peuvent assurer des récoltes abondantes par temps de sécheresse, ou se révéler un remède miracle contre le cancer.

"Si nous trouvons qu’une de nos tomates supporte particulièrement bien ces conditions caniculaires, cela pourrait s’avérer incroyablement important dans le cas où le réchauffement climatique se confirme", déclare Alan Gear, le codirecteur de la HDRA, qui parle sous une serre où il fait 40 °C. "La diversité est le truc que la nature a trouvé pour que les espèces survivent à des désastres imprévisibles."

"Dans dix ou quinze ans, il n’y aura plus le choix qu’entre des produits transgéniques de type A et des produits transgéniques de type B, fulmine Bob Flowerdew. Et, quand je déambulerai dans Londres, un type louche planqué dans une entrée d’immeuble m’abordera et me dira entre ses dents : ’Hé !.... mon pote, ça te dit des tomates ?’ "

Katy Guest


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2 messages

  • Jardiniers Clandestins de Fruits Interdits

    Le 22 août 2013, par X

    Mais ce n’est pas seulement la prodigieuse supériorité de saveur qui rend le patrimoine des variétés important. Ce n’est qu’en continuant de les cultiver que l’on pourra découvrir celles qui sont résistantes au mildiou ou qui peuvent assurer des récoltes abondantes par temps de sécheresse, ou se révéler un remède miracle contre le cancer.

    Re :
    La variété de tomate qui contient le remède miracle contre le cancer
    s’appèle le cannabis sativa...(l’huile de chanvre). Qui est interdit
    car la molécule "thc" n’est pas brevetable par Big Pharma Industrie.
    Voir sur"u tube" run from the cure(Rick Simpson).

  • Jardiniers Clandestins de Fruits Interdits

    Le 8 avril 2013, par X

    Attention à ne pas se tromper de combat, ces fruits ne sont pas plus interdits que l’air que nous respirons encore gratuitement et ces jardiniers n’ont de clandestin que leur anticonformisme. Quoiqu’en disent certains journalistes, l’ Angleterre applique les mêmes directives européennes que la France : l’échange en vue d’une exploitation non commerciale de semences de variétés non enregistrées au catalogue n’y est pas de la contrebande illégale, il est même encore tout à fait légal.

    La culture pour l’autoconsommation (agriculture vivrière et jardinage amateur), la conservation in situ à la ferme de la biodiversité cultivée, la recherche et la sélection... ne sont pas des formes d’exploitations commerciales des semences, on peut donc librement échanger des semences en vue de développer ce type d’activité (sauf OGM et organismes sanitaires de quarantaine).

    La culture et la commercialisation de légumes ou autres récoltes de variétés non enregistrées au catalogue sont aussi tout à fait légales : la réglementation du catalogue ne concerne en effet que la production de semences destinées à être commercialisées et leur commercialisation : elle ne concerne pas la production de semences destinées à la ferme ou à être échangées "en vue d’une exploitation non commerciale", ni la culture, ni la vente des récoltes agricoles. Certes, nous voulons que ces graines puissent aussi être commercialisées "en vue d’une exploitation commerciale" et nous nous battons contre cette interdiction.

    Mais dire que nous avons déjà perdu nos droits actuels d’échanger, ou de vendre "en vue d’une utilisation non commerciale", des semences de variétés non enregistrées, de les cultiver et d’en commercialiser les récoltes, peut certes permettre de "se délecter d’un parfum anticonformiste", mais n’est certainement pas le meilleur moyen de défendre ces droits au moment même où ils sont menacés par les réformes européennes actuellement en discussion !


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