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Du paysan à l'agriculteur

le 30 mars 2015

DOSSIER :
Lydia et Claude Bourguignon, agronomes, la vie du sol et l’agriculture (22)

Claude Bourguignon est également auteur de la préface du livre "Introduction à la Permaculture".

Du paysan à l’agriculteur

Après la 2ème guerre mondiale, la transformation de l’agriculture en un système d’exploitation de matière première conduit à une perte de valeur des surfaces exploitées au fil du temps.

S’il vous plaît ? Moi je suis agriculteur à la retraite et je voudrais vous faire part de mes
interrogations de par mon vécu, je me rappelle que dans les années 60 je sortais de
l’école d’agriculture, et c’était le début de l’utilisation des engrais, j’avais à côté de chez
un agriculteur qui ne mettait pas d’engrais, qui labourait avec son cheval, il passait son
dimanche après-midi à gratter les chiendents, vous savez ce que c’est... Parce qu’il n’y
avait pas de moyens.

Oui c’est ce que je vous ai dit, désherbage épouvantable.

Oui il ne faut pas les détruire. Et du fait qu’il ne mettait pas d’engrais chimiques, il
n’avait aucune production, et ses sols s’étaient complètement dégradés, bon il était
dans des terrains sableux. Et je me rappelle très bien à cette époque puisqu’on
moissonnait avec des moissonneuses lieuses dont le mécanisme était entraîné par une
roue en fer, la roue en fer n’arrivait plus à tourner dans ses sols. Nous par contre on a commencé à mettre à peu près 60 unités d’azote sur le blé, et on produisait 60 quintaux
à l’hectare,

Vous étiez encore à 1 unité d’azote par quintal.

Oui, c’est vrai qu’aujourd’hui c’est plus possible.

Non vous n’y arrivez plus, vous êtes obligés de mettre 3 unités pour faire 1 quintal.

Non, on ne faisait pas ça parce que c’est vrai que chez nous y’a beaucoup de fumier,
donc y’a sans doute des résidus, donc on est nettement inférieur, mais bon...

Alors, là vous parlez des sols ruinés en Europe, parce que les sols ils ne sont pas tout
neufs hein, vous n’êtes pas dans l’Oregon, vous n’êtes pas dans les sols neufs du
Brésil, y’en a qui sont conquis sur la forêt qui eux ont d’extrêmement peu d’engrais
pour produire, vous êtes sur des sols qui sont cultivés depuis 5000 ans, donc ils sont
« épuisés ». Si vous prenez par exemple la Champagne, la Champagne a été autrefois
extrêmement riche, croyez pas qu’on a construit la cathédrale de Reims sur le tas de
craie que vous voyez maintenant. A l’époque y’avait 1 m 50 à 2 m de terre, le duché
de Reims était un des plus riches de France, moi j’habite le plateau de Langres en
Bourgogne, Langres était le premier évêché de France. Maintenant il ne reste plus
que 10 cm de terre sur le caillou, et la région s’est vidée. Moi mon village il faisait
3000 habitants au Moyen-Âge, y’en a plus que 300. Ce sont des régions qui se sont
vidées.

Donc quand vous avez un sol qui a été ruiné par l’homme, c’est le cas de la
Champagne pouilleuse qui a été ramenée jusqu’à la craie, et qu’est-ce qu’ils avaient ?
des moutons.

Et puis les Bretons ils ont crevé de faim, alors qu’on sait qu’à l’époque celtique, car y’a
des études qui ont été faites au niveau archéologique, ils produisaient 35 quintaux de
blé à l’hectare, ils sont tombés à 5 quintaux au Moyen-Âge. Donc ça a été la famine,
ce sont des régions qui ont été dévastées par la famine.

Quand vous avez un sol qui est ruiné, c’est le cas de l’essentiel de l’Europe, on a des
techniques pour relancer (la vie du sol), nous on travaille sur des milieux qui ont été
récemment détruits par l’homme, c’est-à-dire les milieux Sahéliens et dans les pays
tropicaux, quand vous ruinez un sol il devient ce qu’on appelle de la latérite. C’est-à-
dire qu’il devient dur comme du métal, et il faut un marteau piqueur pour le mettre
en valeur, donc ce sont des sols qui sont abandonnés à l’heure actuelle. Et on lesrefait mettre en valeur par des petits paysans locaux, qu’est-ce qu’on fait ? Eh bien on
remet tout simplement du bois.

Parce que c’est la base de tout. Y’a un moment, il faut que vous relanciez le
mécanisme biologique, si vous ne redémarrez pas le mécanisme biologique, c’est-à-
dire si vous ne mettez pas du bois, autrefois les anciens comment ils ont entretenu
les sols pendant la renaissance ? Après l’empire romain, les rendements se sont cassé
la figure, on est descendu donc à 7 quintaux au Moyen-Âge, et puis on va rester
comme ça jusqu’au XVII ième , et puis au XVII ième , vous avez tous appris cette phrase à
l’école « labourage et pâturage sont les deux mamelles de la France », l’Europe va
inventer la haie, ils le savent pas mais ça va avoir des conséquences énormes,
pourquoi la haie ? Parce qu’on va se mettre à parquer du bétail, on fait rentrer la
pâture, alors qu’avant on était uniquement en vaine pâture, avec des bêtes qui
étaient tenues à la corde le long des chemins et dans les forêts domaniales, dans les
forêts du seigneur. Donc on fait rentrer l’animal, l’animal apporte du fumier, et
lentement les rendements remontent, on va terminer à 18 qx / ha début 1900. Donc
y’a une restauration lente des sols.

Bon maintenant on a arraché toute les haies, on a tout cassé, mais la haie avait un
rôle fondamental, c’est que les anciens ils taillaient la haie, ils prenaient les bois de
taille et ils les mettaient sous les bêtes, y’a une partie qui allait pour chauffer la
cheminée, puis une partie qui allait sous les bêtes, et quand ils remettaient ça sur le
sol, ils relançaient tous les champignons, et ces champignons sont à la base de la
pyramide alimentaire du sol, donc vous relancez la faune, vous allez remonter à
nouveau vos éléments nutritifs. Vous enrichissez les sols, mais c’est impressionnant,
en travaillant en Afrique, au Sénégal, prenez de la terre qui je vous dis est du métal,
vous mettez une couche, alors là on y va franco, plus le sol est ruiné, plus on met
épais, on met 8 cm de bois taillé dans les haies par les paysans, qu’on broie en
morceau de 5-6 cm, en 2 ans il n’y a plus la moindre latérite, le sol est totalement
grumeleux, et vous recommencez vos cultures.

Mais quand un sol a été ruiné, vous ne pouvez pas faire autrement que de remettre
du bois, la France avait 3 millions de kilomètres de haies, on a tout arraché, donc
maintenant on manque de bois raméal, ce qu’on appelle le bois de taille, mais en
vigne ils les brûlent, c’est complètement idiot, il faut garder les bois au pied des
vignes.

Quand vous avez un sol qui est tombé à 1,4% de matière organique, donc comme
vous le décrivez un sol sableux qui n’a plus de complexe argilo humique et qui est
épuisé par des années d’agriculture, il faut relancer la bécane biologique et là y’a pasd’autre technique que d’apporter de l’humus, une source d’humus, c’est-à-dire de la
lignine.

C’est pour ça que la base de l’équilibre agricole, c’est l’équilibre sylvo-agro-pastoral.

La forêt au centre de la fertilité du terroir, la forêt doit être localisée au bord des
rivières pour les protéger contre l’érosion, dans toutes les pentes trop fortes, les
thalwegs, les sommets de collines... La forêt doit prendre la place dans toutes les
zones fragiles du paysage, les zones érosives, et son bois doit être utilisé pour
fertiliser les champs, la pâture, en rotation avec les champs, parce que sous pâture il y
a un retour de la matière organique (animale) parce que les bêtes sont là, elles
broutent, et vous repartez dans l’équilibre sylvo-agro-pastoral.

Alors que nous ne sommes plus du tout dedans, nous avons fait une spécialisation, il
y a des régions qui ne font que de la céréale, y’a des sols en Beauce qui n’ont pas vu
1 gramme de fumier depuis 40 ans et puis les Bretons qui crèvent sous le lisier de
porc et qui savent plus quoi en foutre. C’est-à-dire qu’on a complètement
déséquilibré notre système, il faut revenir à l’équilibre sylvo-agro-pastoral.

C’est aberrant que l’ONF soit dirigée par des polytechniciens et non pas par des
agros, il faudrait que tout ce qui est culture forestière soit enseignée aux agriculteurs
au même titre que la céréale et la pâture, parce que ça fait partie du paysage
indispensable d’une agriculture durable. Vous ne pouvez pas faire d’agriculture
durable sans les arbres. C’est impossible par ce que ce sont eux qui sont à la base de
tout le fonctionnement biologique du sol.

Il faut absolument retirer l’ONF aux polytechniciens qui sont des fous furieux, qui
n’ont rien compris à la dimension biologique de l’arbre, il faut absolument leur retirer
la forêt, ce sont des malades mentaux, ils raisonnent mètres cube, je vais brûler ça
dans des chaudières... Ce sont des gars qui n’ont rien compris, la forêt pour eux c’est
du pétrole. Ils confondent une matière morte avec une matière vivante, ils ne savent
pas faire la distinction entre le vivant et le mort. Ce sont des gens dangereux. Il faut
retirer la forêt aux polytechniciens, il faut la redonner à des gens qui comprennent
que c’est la base de la vie.

Mais remettez des haies dans vos champs, vous allez voir c’est spectaculaire. Alors
évidemment le problème c’est qu’avec nos machines on croit que ça gêne, mais le
remembrement qu’on a fait a été un remembrement absolument pas réfléchi : à
partir du moment où vous avez des machines, dans un pays comme l’Europe, vous
passez 30 % de votre temps à faire des demi-tours, par ce que vous avez des
parcelles qui ne sont pas adaptées aux mécanismes. Si vous voulez avoir des parcelles adaptées à votre mécanisme, il faut que vos parcelles suivent le paysage (les courbes
de niveau), c’est-à-dire que normalement dans une colline, un agriculteur devrait
avoir un tour de colline, un autre agriculteur un autre tour de colline, etc. De telle
sorte que quand vous partez avec votre tracteur, vous longez des haies donc vous
faites toujours votre tour, jamais de demi-tour, et vous sortez de votre parcelle. Ça, ça
aurait été un remembrement intelligent, un remembrement en fonction du paysage,
ça aurait permis de remettre des haies sans qu’elles vous gênent puisque vous seriez
toujours en train de travailler parallèle à des haies. Ensuite vous avec des machines
maintenant que vous tirez avec votre tracteur, qui vous broie et vous envoie
directement les déchets de taille dans les champs, donc ce n’est pas un boulot
énorme, vous faites ça en été juste après la moisson, vous remettez du bois, et vous
ressemez avec le semis direct tout de suite.

On aurait pu repenser le paysage à partir du moment où il y avait des machines, or
on a continué à faire des parcelles carrées complètement en dehors des courbes de
niveau et du paysage, c’est du n’importe quoi, et du coup on a arraché trop de haies.

Il faut concevoir les champs les plus faciles à travailler, qui ont le maximum de
longueur de haies par hectare. Puisque 1 km de haie c’est 30 t de bois de taille tous
les ans. 30 t ! Donc vous imaginez on a coupé 3 millions de km de haies, qui
produisaient 90 millions de tonnes de bois tous les ans qu’on aurait pu mettre sur
nos 30 millions d’hectares, c’est-à-dire 3 t / ha, ça change tout.

Mais ils étaient brûlés à l’époque.

A l’époque on brûlait, eh oui parce qu’on ne connaissait pas tous ces mécanismes. Il
n’y avait toujours pas d’observation du mécanisme biologique. Mais imaginez qu’on
refasse un paysage en courbe de niveau avec les haies, et la haie ne devient plus un
obstacle, remettre des haies le long de toutes les routes, pas des arbres parce que les
voitures n’aiment pas les arbres, taillez ces haies, mais vous avez une source de
fertilité extraordinaire.

Mais ça demande de remettre l’arbre en position (au centre) dans l’agriculture. En
plus la haie sert d’ombrage aux bêtes, les bêtes adorent brouter les feuillages
d’arbres, donc en plus dans l’équilibre sylvo-pastoral elle a vraiment sa place. (Les
éleveurs viennent chougner en période sécheresse parce qu’ils n’ont pas de fourrage,
alors qu’avec des haies fourragères, et même des arbres au milieu des champs, il ne
peut pas y avoir de trou fourrager).

Voyez c’est une repensée complète de la notion de paysage. D’ailleurs autrefois on
ne disait pas « un agriculteur », on disait « un paysan », un homme qui fait le pays.Alors maintenant ce sont des exploitants agricoles, c’est-à-dire qu’on les met dans le
secteur primaire, ça a été une catastrophe :

A la sortie de la guerre on a modifié l’équilibre économique du pays, autrefois vous
aviez le secteur primaire qui était les mines, la pêche, puisque la pêche à l’époque
c’était de la simple exploitation, y’avait pas de gestion, et on gère toujours très mal
les poissons, ils diminuent à toute allure, le charbonnage etc. les mines tout ça c’était
dans le secteur primaire. Vous aviez ensuite le secteur secondaire qui comportait
l’agriculture et l’industrie, c’est-à-dire des gens qui exploitait un capital, on parlait
d’ailleurs de gestionnaire : on cultivait son sol en « bon père de famille ». C’est-à-dire
que le paysan c’était un homme qui faisait le pays, il le gérait son pays, puis on a dit
maintenant, non toi maintenant t’es un exploitant agricole, c’est-à-dire que
maintenant l’agriculture elle est dans le secteur primaire. Elle exploite, et puis après
moi le déluge, quand j’aurai ruiné mes sol, quand je n’aurai plus de capital, parce que
c’est ce qui se passe, l’agriculture mondiale se décapitalise, et apporte de plus en plus
d’énergie, d’engrais chimiques, du monde industriel, du secteur secondaire, et les
secteurs primaires, je suis désolé mais ils s’appauvrissent. Quand vous exploitez une
mine, quand y’a plus de charbon, bah y’a plus qu’à partir... Et puis quand y’a plus de
sol, bah les paysans ils s’en vont, on en a perdu déjà 92 %.

Le monde agricole n’a pas à être mis dans le secteur primaire, c’est le secteur
secondaire : j’ai un capital fondamental qui doit nourrir des générations, qui doit être
durable, qui est le capital sol, on ne fait pas du capitalisme en agriculture (moderne),
on ruine le capital, c’est le pire des capitalismes qui existe. Le bon capitalisme en
agriculture c’est celui normalement qui doit rendre un sol plus fertile que celui qu’il a
reçu de son père, de laisser à son fils un sol plus fertile. En ce moment c’est l’inverse.

En ce moment il lui laisse un sol plus pauvre. C’est de la décapitalisation. Vous vous
êtes fait avoir hein, vous vous êtes fait avoir en beauté par les industriels ! Ils vous ont
roulés dans la farine, chiquosse...

Crédit photo d’en-tête : Steve Chtifiun CC2.0 By


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