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Le labour

le 3 février 2015

DOSSIER :
Lydia et Claude Bourguignon, agronomes, la vie du sol et l’agriculture (14)

Claude Bourguignon est également auteur de la préface du livre "Introduction à la Permaculture".

Le labour

Le labour permet de désherber le sol, mais les conséquences négatives sont lourdes : Création d’un sol compacté, et destruction du système naturel de circulation des nutriments.

Alors, pourquoi le labour est une catastrophe, pourquoi il produit tellement d’érosion, associé avec les engrais chimiques ? – Déjà que les engrais chimiques favorisent la minéralisation de la matière organique, les pesticides détruisent la faune et puis le labour, lui, met tout à l’envers - Alors pourquoi est-ce une catastrophe ? Quand vous avez labouré, qu’est-ce que vous faites ?

D’abord vous faites une semelle, c’est-à-dire qu’avec votre charrue plus vous labourez profond plus la semelle va être dure, plus il faut de puissance au tracteur, et plus vous lissez le sol. Cette semelle va déjà empêcher l’eau de circuler. Puis vous avez pris la paille et vous l’avez mis au fond du profil. Ça, la nature elle n’est pas du tout au courant de ça, il y a des millions d’années que les animaux travaillent la matière organique en surface. Donc quand vous allez la mettre au fond, que se passe-t-il ?

Il y a énormément d’espèces qui vont disparaitre parce qu’elles ne savent pas vivre en profondeur dans le sol, elles ont l’habitude de vivre au-dessus. Donc déjà vous faites chuter tout de suite la population du sol. Ensuite les animaux qui vont transformer cette paille, qui arrivent à vivre profondément dans le sol, vont faire des crottes, celles-ci vont être attaquées par les microbes, et le problème des microbes c’est qu’ils consomment énormément de dioxygène, on dit qu’ils ont une forte demande biologique en dioxygène. Ils consomment 350 fois plus de dioxygène que nous, à masse égale. Donc qu’est-ce qui va se passer ? Eh bien comme le dioxygène ne va pas avoir le temps de traverser la couche labourée, on va rentrer en anaérobiose, ça va se mettre à puer, si vous avez enfoui du fumier ça va carrément sentir mauvais, ça va vous faire dégueuler.

Or il est totalement impossible de faire de l’humus en anaérobiose ! Car les champignons sont tous aérobies, il n’existe aucun champignon anaérobique sur Terre.Donc vous ne faite plus d’humus. Le jour où vous labourez, vous arrêtez la production d’humus. C’est pour ça que curieusement, les agriculteurs ont du mal à comprendre pourquoi nous avons triplé le volume de paille depuis 1900 -2 t paille/ha, maintenant 6 t- et nous avons divisé par quatre la teneur en matière organique du sol. C’est quand même curieux ! Comment ça ce fait qu’on avait plus de 4% de matière organique en 1900, et qu’on en a plus que 1,4 %, alors que nous produisons trois fois plus de paille ?!

C’est simplement qu’en 1900, les gens travaillaient au cheval, et vous ne labourez pas à 30 cm, même avec les chevaux les plus puissants, au cheval on « gratte » la surface du sol. Donc ils laissaient encore de la paille proche de la surface du sol, l’humus était encore fabriqué.

Le jour où vous labourez à plus de 8 cm de profondeur, c’est fini, vous pouvez faire une croix sur l’humus. Venise est une ville qui est sur l’eau, et pourquoi elle tient ? Parce que les piliers de chêne sont sous l’eau, il n’y a pas de décomposition, cette ville tient depuis 1000 ans parce qu’il n’y a pas de champignons pour attaquer les piliers. Tout agriculteur, surtout les éleveurs, qui ont eu l’occasion de faire des clôtures, aura remarqué que lorsqu’il sort un piquet en bois, donc de la lignine qui n’est attaqué que par les champignons –les bactéries ne peuvent pas toucher à la lignine-, il aura constaté que le piquet n’est attaqué, creusé, qu’en haut, et la pointe qui était enfouie est intacte.

Donc quand vous enfouissez votre paille, tout comme la pointe du piquet qui reste intacte, elle ne fait plus d’humus. Le jour où vous pratiquez ça, où vous retournez votre terre, votre terre va mourir. C’est-à-dire que vous avez commencé l’érosion (phase 1 : mort biologique). C’est inévitable, c’est une pratique qui ne peut pas faire autre chose que de l’érosion. En plus, les grands vers de terre, qu’est-ce qu’y vont faire ?

Bah, ils ne vont pas s’amuser à remonter jusqu’en surface, puisque votre paille vous l’avez mis au fond. Donc les vers de terre arrêtent leur galeries à partir de là, ils ne remontent plus les éléments, puisque de toute façon vous leur donnez à manger au fond. (phase 2 : lixiviation)Ensuite le blé, quand il va descendre avec ses racines, il descend dans la couche anaérobique, ça pue, il s’arrête. Il attend que la fermentation soit finie. Donc si votre blé est semé en octobre, ses racines descendent à la vitesse d’1 cm / jour, si vous avez enfoui à 30 cm, il lui faut 1 mois pour arriver à la zone putréfiée, et là ça pue, donc il attend. Tant que ça pue, il ne passera pas.

Si y’a un mois de fermentation, vous perdez 30 cm d’enracinement, deux mois 60 cm... et pendant ce temps-là comme vous n’avez que des transformations anaérobies, ça minéralise, il n’y a pas d’humus, comme ce n’est pas complexe, vous avez au contraire une dégradation, vous perdez les éléments car ils ne sont pas captés par les racines puisqu’elles sont en attente au-dessus, donc vous polluez la nappe.

Donc vous avez tout faux pour le sol, tout faux pour l’évolution de la matière organique, tout faux pour la faune, tout faux avec la pollution de la nappe. Donc il faut arrêter cette méthode-là.

Le problème c’est que, comme c’est écrit dans la Bible, et que les gens font des concours de labour, que c’est rentré dans l’inconscient collectif, c’est un travail de sociologie. C’est-à-dire que c’est exactement comme il faut expliquer en Afrique qu’on n’a pas à tuer les femmes comme ça, etc. il faut leur expliquer des bases, il faut expliquer que le labour est une pure vision ancienne, à l’époque où on ne pouvait pas faire autrement, alors que maintenant on sait comment fonctionne le sol et qu’on a plus besoin de labourer, mais ça demande du temps, ce ne sont pas les sols qui sont difficiles à décompacter, c’est la tête des gens. Parce qu’ils sont bloqués depuis 6000 ans dans des légendes, qui n’ont rien de scientifique, qui sont... des légendes... On n’a jamais augmenté un rendement avec un labour, dans aucune expérience agronomique sur Terre, mais les gens sont persuadés que si on ne laboure pas, ça ne produit pas. Alors qu’on a au contraire des augmentations de rendement quand on arrête de labourer.

Mais c’est vrai que psychologiquement, je le reconnais, ce n’est pas simple.

Alors, comment faire ? Comment l’agriculteur peut-il passer à un arrêt du labour ? Bon, il faut d’abord que dans sa tête il soit bien, car il ne va pas être encouragé par ses voisins qui vont se moquer de lui, « tu vas rater, tu vas couler, tu vas rayer taferme, tu vas la vendre... », Il faut qu’il lutte psychologiquement contre un environnement défavorable.

Mais il faut surtout, le problème, il faut qu’il relance la faune. Quand vous êtes tombé à 50 kg de vers de terre / ha, vous n’allez pas leur demander de décomposer tout de suite la paille. Donc en général on passe par des étapes, ça va dépendre un peu des rotations que vous avez, si vous avez des rotations très dures pour le sol comme betterave/patate/oignon/haricot vert/blé, c’est-à-dire une céréale tous les 5 ans, vous comptez à peu près 15 ans avant de remettre votre sol debout, si vous avez des rotation de type blé/orge/colza, c’est-à-dire que des cultures d’hiver qui sont semées dans des bonnes conditions et moissonnées en bonne conditions, en général en 3-4 ans la faune est revenue.

Donc on peut pendant une étape, si vous êtes en prairie vous n’avez pas besoin de cette étape-là, passer par le TCS c’est-à-dire la « technique de culture simplifiée », qui consiste à remuer superficiellement la matière organique. Alors vous avez des tas de machines, ça va des machines rotatives type Horsh ou Dutzi, qui vont mélanger superficiellement la paille et le sol. Moi je les appelle les « techniques compliquées de semis », parce que ce sont des techniques qui sont quand même embêtantes, vous mélangez de la paille avec le sol donc vous créez des soifs azotées, donc il faut mettre de l’azote au moment du semis, ce n’est pas recommandé à l’heure actuelle par les chambres d’agriculture. Vous avez des problèmes de limaces, les vers de terre ne reviennent pas tout de suite, vous avez beaucoup plus de mauvaises herbes parce que l’intérêt au moins du labour, parce qu’il n’a été créé que pour ça, c’est de désherber -c’est un désherbant le labour.

Là au contraire vous allez stimuler les mauvaises herbes, donc ça demande pendant un moment d’utiliser des herbicides, ce qui n’est pas top pour le sol, mais c’est souvent une étape assez indispensable avant que la vie revienne, et quand le sol redevient vivant, on peut vendre la charrue et passer aux techniques de semis direct sous couvert.

Crédit photo d’en-tête : Stefan Stegemann CC3.0By-SA


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DOSSIER
Lydia et Claude Bourguignon, agronomes, la vie du sol et l’agriculture

1 message

  • Le labour

    Le 12 février 2016, par bio végète

    La fin est intéressante : après toutes ces idées caricaturales indignes d’un "ingénieur", on en vient au principal : ce monsieur est contre le labour et pour "un peu" d’herbicides ! cqfd


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