Monsieur,
Je viens de lire la tribune que vous publiez concernant la destruction d’un essai de l’INRA, consacré à l’expérimentation d’un porte-greffe potentiellement résistant aux virus du court-noué de la vigne. Vous y exprimez votre opinion, sur laquelle je n’ai pas de commentaire à formuler.
Par contre, d’un strict point de vue technique et scientifique, il me semble que vous manquez singulièrement d’informations sur les sujets que vous abordez ; aussi permettez-moi simplement de porter à votre connaissance un certain nombre de précisions.
Vous qualifiez le court-noué de « problème mineur qui a pour seul effet de baisser la production et d’augmenter la qualité ».
Contrairement à cette affirmation, le court-noué, largement répandu dans le monde entier, constitue l’une des maladies les plus graves de la vigne, et justifie les recherches qui y sont consacrées. Tous les intervenants de terrain y sont régulièrement confrontés, et on estime qu’aujourd’hui les deux tiers des vignes de notre pays renferment la maladie, même si, par bonheur, les symptômes présentent des degrés divers de gravité selon les situations.
Le potentiel quantitatif du végétal est affecté par le court-noué, sur ce point vous avez parfaitement raison. La coulure et le millerandage des grappes peuvent effectivement réduire fortement la production des souches atteintes.
Par contre, comment affirmer que des grappes à maturité incomplète, des souches à l’appareil végétatif fortement déformé et rabougri, des pieds présentant une coulure totale, des symptômes de panachure, signe d’une altération grave des capacités photosynthétiques de la vigne, sont un gage de qualité du raisin ? Sans oublier enfin la mortalité directe qui peut être causée par cette maladie.
Dans des terroirs où la culture de la vigne est quasiment ininterrompue depuis deux millénaires, comme à certains endroits de la Vallée du Rhône, du Languedoc Roussillon ou du Sud-Ouest, la succession des replantations en sols contaminés, associée avant la généralisation du matériel certifié à l’utilisation de bois eux-mêmes virosés, a conduit à des situations de très forte infestation. Au point même de remettre en cause la vocation viticole des parcelles, ainsi que l’emploi de certains cépages rendus coulards de façon rédhibitoire par ces virus.
Malgré la solution partielle apportée un temps par les désinfectants du sol, aujourd’hui tous retirés (vous ne me contredirez probablement pas si j’ajoute que, personnellement, je pense que c’est une mesure raisonnable), un repos du sol d’au moins six ou sept ans a toujours été la meilleure façon de faire baisser la pression de la maladie. On ne peut cependant pas ignorer que dans certaines régions, où le foncier est inabordable et où les zones AOC sont occupées en totalité, un tel repos est difficilement envisageable par la plupart des vignerons pour des motifs économiques évidents.
Le « problème mineur » que représente le court-noué est par ailleurs directement à l’origine de la sélection sanitaire des bois destinés à la multiplication, initiée dès les années 50 afin de fournir à la viticulture le matériel végétal le plus sain possible. Tout au long du processus d’étude et de sélection du matériel végétal (implantation des conservatoires, des dispositifs d’évaluation, de prémultiplication et de multiplication), l’absence de viroses graves est régulièrement contrôlée. C’est une mesure coûteuse mais simple et de bon sens pour éviter la propagation de ces virus, qui limite le problème de la contamination aux parcelles.
Dans ce contexte, l’idée d’étudier l’effet d’un transgène d’origine virale, capable de conférer une résistance à un porte-greffe contre ce fléau, est une voie très prometteuse. Côté précautions, le porte-greffe 41 B utilisé pour cet essai est de sexe femelle, donc sans production de pollen, il était greffé, donc sans partie aérienne sauf repousses éventuelles (détruites le cas échéant), et que, barrage ultime contre une dissémination hautement improbable, une enceinte étanche aux nématodes avait été installée en profondeur avant la plantation.
Part ailleurs, car toutes les voies sont envisagées, d’autres programmes de création variétale classique (par croisements faisant intervenir l’espèce Muscadinia rotundifolia, partiellement résistante à la contamination) ont abouti à l’expérimentation depuis plusieurs années d’un nouveau porte-greffe. Un point sur son évaluation doit prochainement être fait, mais ce dernier pourrait rencontrer des difficultés techniques qui restreindraient peut-être son emploi (reprise au greffage, au bouturage, adaptation aux différentes conditions.. .). L’expérimentation de variétés transgéniques résistantes, aux caractéristiques agronomiques déjà éprouvées, apparaît d’autant plus comme une solution techniquement cohérente. Elle n’exclut pas la poursuite des travaux d’hybridation classique, mais elle est susceptible d’apporter des réponses plus rapides et plus complètes au problème.
Concernant vos affirmations sur la multiplication de la vigne et sa diversité, je pense également qu’il est nécessaire de rappeler certaines réalités.
A l’origine d’un cépage, il y a toujours un plant unique, issus d’un semis naturel aléatoire, ou dirigé si la main de l’homme en a piloté la pollinisation. Ce cépage, pour être conservé à l’identique, est multiplié par voie végétative (bouturage et greffage), seule façon d’en garder les caractéristiques. En effet, la vigne, fortement hétérozygote (comme l’avait montré depuis longtemps l’étude de lignées issues de fécondations dirigées, et comme l’a confirmé le décryptage du génome de la vigne), donne naissance par semis à autant d’individus différents que de pépins qui germent. Il est inutile de s’étendre sur le sujet, connu depuis l’Antiquité, et qui a été depuis toujours mis en pratique par les hybrideurs et obtenteurs de nouvelles variétés.
Les variations qui constituent la diversité au sein d’un même cépage sont consécutives à des mutations, dont la probabilité est très faible, mais dont l’occurrence augmente avec les quantités d’individus issus d’un unique plant, et le nombre de cycles de bouturage.
En résumé, plus un cépage est ancien, plus il a été répandu et multiplié, et plus on a des chances de pouvoir y déceler de la diversité. Ces mutations peuvent parfois être majeures, et certains plants mutants repérés et multipliés isolément ont pu former des types bien distincts au sein d’un cépage, ou même des nouveaux cépages (couleur des baies, arômes, ..). Par exemple, le Gewurztraminer est issu de mutations du Savagnin B, qui ont porté sur la couleur (rose) et sur la présence d’arômes caractéristiques absents de son « géniteur ».
Vous demandez à l’INRA de « travailler sur la multiplication de la vigne par voie sexuée », qui donne donc naissance à une foule d’individus différents. Une fois « trié et testé les plants intéressants », chacun d’entre eux, pour le rester (intéressant) devra être multiplié par voie végétative, à partir donc d’un seul individu. Quelques lignes plus loin, vous affirmez que « la viticulture de qualité s’appuie sur une bio-diversité importante au sein d’un même cépage », ce qui ne peut exister qu’au sein de variétés ayant été multipliées à partir d’un plant unique pendant, disons, quelques siècles, ce qui est le cas d’une partie de nos cépages traditionnels. Il y a là une contradiction totale et je ne saisis pas le fond de votre pensée.
Vous affirmez également que « les maladies de la vigne résultent, entre autres, de l’exclusive multiplication par voie végétative depuis des siècles ». Plusieurs choses sont très inexactes dans ces propos.
La génétique a montré ce que des générations d’ampélographes avaient pressenti, à savoir que beaucoup de cépages sont issus de croisements naturels entre des variétés plus anciennes. Certains de ces croisements sont même relativement récents à l’échelle de l’histoire viticole (probablement XVIII è siècle pour le Cabernet Sauvignon, le Merlot ou la Syrah, par exemple). En outre, de nombreux croisements dirigés, réalisés par des obtenteurs, ont donné naissance à des variétés largement employées aujourd’hui, pour la table comme pour la cuve. Au premier rang de ces obtenteurs figure…l’INRA, qui a mené des programmes de création variétale par semis depuis 1950, ce qui doit vous réjouir puisque c’est ce que vous semblez lui réclamer. Des dizaines de milliers de semis ont ainsi été réalisés par l’INRA, beaucoup n’ont pas été conservés faute d’intérêt, mais quelques milliers (chiffre approximatif) ont pu faire l’objet d’observations. Une quarantaine d’entre eux sont aujourd’hui inscrits au Catalogue français et ont été multipliés (comme le Marselan, l’Egiodola, ou beaucoup de cépages de table), et de nombreux autres sont toujours conservés sous numéro.
Tout cela pour vous dire que cette grande diversité d’origines, où se côtoient des variétés au moins millénaires (Pinot noir, Clairette, Muscat d’Alexandrie, Grenache…), des croisements de tout âge, et des obtentions du XXème siècle, n’a pas permis à notre Vitis vinifera de résister aux parasites américains introduits au XIXè siècle (black rot, oïdium, mildiou, Phylloxera,..) ou au XXè (flavescence dorée…). Tout simplement parce que l’espèce a évolué, au cours des âges géologiques (on ne parle plus d’échelle humaine) en l’absence de ces parasites, et qu’elle n’a pas développé de résistances génétiques capables de la protéger efficacement, contrairement aux espèces américaines.
Tout au plus constate-t-on des différences de sensibilités entre les cépages pour certaines maladies, qui ne sont agronomiquement que peu exploitables. La multiplication végétative n’a définitivement aucun rapport avec la sensibilité aux maladies qui s’attaquent à nos cépages, puisque c’est l’ensemble de l’espèce qui est concernée.
Deux autres illustrations peuvent encore éclairer ce sujet : si ce que vous prétendez était vrai, pourquoi les « vignes sauvages » européennes (Vitis vinifera silvestris, ou lambrusques), dont il subsiste encore quelques représentants dans nos forêts ont-elles été décimées par ces mêmes fléaux ? On ne peut pas accuser une quelconque homogénéité génétique, chaque pied est unique, issu d’un semis, même si ces pieds peuvent se bouturer naturellement. Il est facile de constater que ces lambrusques ne résistent ni au phylloxera, ni aux maladies fongiques, ni aux viroses, alors qu’elles sont le fruit d’un brassage génétique extrêmement important, sans que la main de l’homme n’y intervienne.
Les conservatoires génétiques, également mis en place à partir des années 50, et aujourd’hui au nombre d’environ 120 sont des lieux qui renferment une grande diversité, qu’il s’agisse de collections de cépages (plus de 7000 génotypes à l’INRA de Marseillan, un millier à l’INRA de Bordeaux, 300 dans notre modeste collection du Sud-Ouest…), ou de représentants d’un même cépage (des centaines d’origines de Gamay, de Syrah, de Pinot ou de Cabernet…jusqu’à des variétés très anecdotiques). Ces parcelles, qui constituent un patrimoine vivant, n’ont jamais exprimé de résistance particulière qui sorte des limites de Vitis vinifera.
Enfin, pour finir avec cette mise au point, dont de nombreux aspects pourraient encore être développés, juste un mot sur votre dernière affirmation qui traite des problèmes d’amarantes résistantes à un herbicide, qui ont envahi des cultures OGM. Au passage, il s’agit de soja, et non de maïs.
Selon vous, « l’amarante a intégré par pollinisation le transgène de résistance à l’herbicide ». C’est tout simplement ridicule. D’abord, parce que cela impliquerait la pollinisation d’amarante (amarantacée) par le soja (légumineuse), ce qui est impossible. Ensuite, en admettant que cette pollinisation se réalise, elle donnerait naissance à un hybride soja/amarante, et non pas à une amarante qui aurait « intégré le transgène ».
L’explication est simple, et c’est un phénomène bien connu en agronomie. La tolérance à l’herbicide préexiste dans une très faible proportion de la population d’amarantes. Par l’application massive et répétée d’une pression de sélection (l’herbicide), ces plantes tolérantes sont les seules à pouvoir survivre et se multiplier, et les amarantes sont connues pour émettre des quantités considérables de graines. Ces dernières donnent naissance à un grand nombre de pieds résistants, et la spirale s’intensifie tant que les pratiques ne changent pas. En nombre infime au départ, ces plantes finissent par coloniser tout l’espace.
Ce problème résulte donc d’une grave erreur agronomique. Il est évident que de telles situations doivent être évitées par des pratiques raisonnables, mais il n’est vraiment pas nécessaire d’inventer des phénomènes « monstrueux » pour frapper l’imaginaire, décrier des techniques dans leur ensemble, et faire naître des craintes infondées. Cela aboutit parfois à la destruction d’un essai de la recherche publique, parfaitement justifié, encadré et raisonnable, par des personnes probablement persuadées de bien faire.
Je suis désolé de la longueur de cette réponse, mais elle est l’illustration du fait que, s’il est simple d’accumuler des affirmations infondées et des contre vérités, il est beaucoup plus ardu de traiter objectivement et raisonnablement le fond d’un sujet complexe par nature.
Olivier Yobrégat
Institut Français de la Vigne et du Vin,
Pôle Sud-Ouest.
olivier.yobregat@vignevin.com
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