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Agriculture Naturelle
Entretien avec Masanobu Fukuoka, précurseur de la Permaculture

le 13 janvier

Entretien avec Masanobu Fukuoka, prcurseur de la Permaculture

Reverdir les dserts : des techniques agricoles naturelles pour l’Afrique

Plutt qu’un pionnier de la permaculture, Masanobu Fukuoka en est un prdcesseur, car il fut concepteur de l’agriculture naturelle et il fit la jonction avec la permaculture. Il participa notamment la deuxime confrence internationale de PermaCulture, Breitenbush Hot Springs & Olympia, au nord ouest des tats Unis... C’tait en 1986.

Voici un entretien avec Masanobu Fukuoka qui fut ralis cette occasion, quelques jours avant la prsentation de sa confrence, alors qu’il visitait la "Abundant Life Seed Foundation" de Port Townsend Washington.

Masanobu Fukuoka aime dire de lui qu’il n’a aucune connaissances hormis celles contenues dans ses livres, dont La Rvolution d’un Seul Brin de Paille. Pour la prsenter en quelques mots, on peut dire qu’il promeut une mthode d’agriculture qui ne ncessite ni labour, ni fertilisants, ni pesticides, ni dsherbage ni lagage... et qui au final ne demande que trs peu de travail ! Il obtient cependant des rendements levs en tant trs attentif pour le choix du moment des semis et des associations de plantes cultives. C’est ainsi qu’il a grandement perfectionn l’art du travail en accord avec la nature.

Il dcrit comment on peut appliquer ses mthodes d’agriculture naturelle aux zones dsertiques de la plante, et ceci sur la base de son exprience en Afrique en 1985.

Robert : Qu’avez-vous appris durant ces 50 ans de travail sur l’agriculture ?

Masanobu Fukuoka : Je suis un petit homme, comme vous pouvez le voir, mais je suis venu aux tats-Unis avec un grand but. Ce petit homme devient de plus en plus petit, et il ne va pas durer trs longtemps, alors je voudrais partager les ides qui m’animent depuis 50 ans. Mon rve est comme un ballon. Il peut devenir de plus en plus petit, ou il peut devenir de plus en plus gros. Pour faire trs bref, on pourrait le dcrire comme "nant". Pour en parler plus longuement, cela pourrait couvrir la terre entire.

  L’agriculture du non agir

Je vis sur une petite montagne, o je m’occupe de ma ferme. Je n’ai aucune connaissance. Je ne fais rien. Ma faon de faire de l’agriculture est de ne pas cultiver, de ne pas fertiliser, et de pas utiliser de produits chimiques. Il y a dix ans, mon livre One Straw Revolution (La rvolution d’un seul brin de paille), a t publi aux USA par Rodale Press. Depuis ce moment je n’arrive plus simplement dormir dans mes montagnes. Il y a 7 ans, j’ai pris l’avion, pour la premire fois dans ma vie, et je suis venu Boston, en Californie, New York. J’ai t surpris parce que je pensais que les tats-Unis taient trs vert, mais en fait, c’est une terre morte que j’ai vu.

J’ai alors parl de mon agriculture naturelle au responsable du dpartement des dsert des Nations Unies. Il m’a demand si cette agriculture naturelle pouvait transformer le dsert d’Irak. Il m’a demand de dvelopper un moyen pour faire reverdir le dsert. Je me suis dit ce moment que je n’tais qu’un pauvre petit fermier sans pouvoir ni connaissances, et je lui ai dit que cela m’tait impossible. Mais partir de ce moment toutefois, j’ai commenc penser que ma tche tait de travailler sur le dsert.

J’ai voyag travers l’Europe il y a quelques annes. Il m’a sembl que l’Europe tait trs belle, et qu’on y trouvait encore beaucoup de zones naturelles prserves. Mais cinquante centimtres sous la surface, j’ai senti l’arrive du dsert. Je me suis demand pourquoi, et j’ai compris que c’tait cause des erreurs de l’agriculture. Les origines de cette erreur sont trouver dans l’levage pour la viande des rois, et dans la culture des vignes pour le vin de l’glise. Tout alentour, ce ne sont que troupeaux, troupeaux, troupeaux, et vignes, vignes, vignes. L’agriculture europenne et amricaine ont commenc avec des troupeaux qui pturent et des vignes qui poussent pour les rois et l’glise. Ils ont transform la nature en faisant cela, tout particulirement sur les flancs des collines. Immanquablement, cela y provoque l’rosion des sols. Seuls les 20% du sol des valles sont rests sains, et 80% des terres sont puises. Puisque la terre est puise, les paysans ont besoin de fertilisants et de pesticides chimiques. L’agriculture des tats-Unis, de l’Europe, et mme du Japon, ont toutes commenc avec le labour. Cultiver est aussi li la civilisation, et c’est l que commence l’erreur.

Dans une vraie agriculture naturelle, on ne cultive pas, on ne laboure pas. L’utilisation de tracteurs et d’outils dtruit la vraie nature. Les plus grands ennemis des arbres, ce sont la scie et la hache. Les plus grands ennemis du sol, ce sont la culture et le labour. Si les gens n’avaient pas ces outils, ce serait mieux pour tout le monde.

Ma ferme n’est pas cultive, et je n’y utilise ni fertilisants, ni produits chimiques. De ce fait, on y trouve plein d’animaux et d’insectes. Les paysans qui utilisent des pesticides pour tuer un certain type de nuisibles dtruisent tout l’quilibre de la nature. Si nous laissons la nature faire, elle retrouvera son quilibre.

  Reverdir les dserts

Robert : Comment avez-vous appliqu votre mthode aux dserts ?

Masanobu Fukuoka : L’agriculture chimique ne peut changer le dsert. Mme avec un gros tracteur et un gros systme d’irrigation ne peuvent le faire. Il n’y a qu’avec une agriculture naturelle que le dsert peut retourner la verdure.

La mthode est trs simple : tout ce qu’il faut, c’est semer des graines dans le dsert. Voici la photo d’une exprience en thiopie. Cette zone tait trs belle il y a 90 ans, mais maintenant elle ressemble plutt au dsert du Colorado. J’ai donn des semences pour 100 varits de plantes aux gens en thiopie et en Somalie. Les enfants ont plant les graines et les ont arroses pendant trois jours. Du fait de la temprature leve et de l’absence d’eau, les racines se sont enfonces profondment dans le sol. Des radis Daikon poussent maintenant cet endroit. Les gens pensent qu’il n’y a pas d’eau dans le dsert, mais mme en Somalie et en thiopie, il y a une grande rivire. Ce n’est pas qu’il n’y a pas d’eau, c’est que cette eau se trouve juste sous la terre, entre 2 et 4 mtres de profondeur.

Diane : Vous utilisez l’eau juste pour la germination, puis vous laissez les plantes se dbrouiller ?

Masanobu Fukuoka : Dix jours ou un mois aprs, elles ont encore besoin d’eau, mais il ne faut pas trop les arroser, car il faut que les racines descendent en profondeyr. Il y a des gens en Somalie qui ont maintenant un jardin personnel. Le projet a dmarr avec l’aide de l’UNESCO et de beaucoup d’argent, mais il n’y a aujourd’hui (en 1986) qu’un couple de personnes qui s’occupe de tout cela. Ces jeunes gens de Tokyo ne connaissent pas grand chose l’agriculture.

Il vaudrait bien mieux envoyer des graines aux gens de Somalie et d’thiopie, plutt que du lait et de la farine. Les gens de Somalie et d’thiopie peuvent trs bien semer des graines, mme des enfants en sont capables.

  La permaculture s’appliquera t elle un jour au niveau international ?

Il est bien dommage que les gouvernements Africains, les tats-Unis, l’Italie ou la France n’envoient pas de graines, mais de la nourriture et des vtements. Les gouvernements Africains dcouragent les jardins personnels et la petite agriculture. En 100 ans, les graines pour le jardin sont devenues rares.

Diane : Pourquoi ces gouvernements font-ils ainsi ?

Masanobu Fukuoka : Les gouvernements Africains et le gouvernement des tats-Unis veulent que les gens ne fassent la culture que de cinq ou six varits de caf, de th, de coton, pour l’exportation et pour faire de l’argent. Les lgumes ne sont que de la nourriture et ne rapportent pas d’argent. Alors ils disent qu’ils vont fournir le mas et le bl pour que les gens n’aient pas besoin de faire pousser leurs propres lgumes.

Robert : Avons-nous aux tats-Unis le type de graines qui pourrait correctement s’acclimater ces rgions d’Afrique ?

Masanobu Fukuoka : J’ai vu ce matin dans cette ville (Port Townsend) plusieurs plantes qui pousseraient dans le dsert : des lgumes, des plantes ornementales et des crales aussi. J’ai mme vu des plantes comme les radis Daikon, des amarantes ou des plantes grasses, qui poussaient mme mieux ici que dans mes propres champs.

Robert : Donc si les gens aux tats-Unis, au Japon et en Europe veulent aider les gens en Afrique, et rduire le dsert, suggreriez-vous qu’ils y envoient des graines ?

Masanobu Fukuoka : Quand j’tais en Somalie, j’ai pens qu’avec 10 fermiers, un camion et des semences, il serait alors trs facile d’aider les gens du coin. Il n’ont pas d’herbe pendant la moiti de l’anne, ils n’ont pas de vitamines, et tombent videmment malades. Ils en ont mme oubli comment manger les lgumes. Ils mangent juste les feuilles mais pas la partie comestible des racines.

  La plante est un cosystme global

Hier, je me suis rendu l’Olympic National Park. J’ai t trs surpris et j’en ai presque pleur car l, le sol tait vivant ! La montagne tait comme le lit d’un Dieu. La fort semblait vivante, plus vivante que toutes les forts qu’on trouve en Europe. Les arbres de Californie et les prairies franaises sont superbes mais, l, c’tait bien le plus beau encore ! Comme au Jardin d’den, les gens d’ici ont de l’eau, du bois de chauffage et des arbres. Si les gens y sont heureux, cet endroit est une vraie Utopie.

Dans les dserts, par contre, les gens qui vivent n’ont souvent qu’une tasse, un couteau et une marmite pour vivre. Certaines familles n’ont mme pas de couteau, et doivent couper leur bois coups de rochers et le transporter sur des kilomtres. Donc j’tais trs impressionn par cette belle rgion, mais en mme temps j’avais mal au cur en pensant aux gens du dsert. Entre les 2 c’est un peu comme le paradis et l’enfer.

Je crois que le monde en arrive un point trs dangereux. Les tats-Unis ont le pouvoir de dtruire le monde, mais aussi d’aider le monde. Je me demande si les gens de ce pays se rendent compte que les tats-Unis aident les gens en Somalie mais sont aussi en train de les tuer. Ils leurs font cultiver du caf, du sucre et leur donnent de la nourriture. Le gouvernent Japonais fait la mme chose. Il donne des vtements et le gouvernement Italien donne des macaroni. Les tats-Unis veulent en faire des mangeurs de pain alors que les gens en thiopie cuisinent le riz, l’orge et les lgumes. Alors qu’ils sont heureux en tant que petits agriculteurs, le gouvernement des tats-Unis leur dit de travailler, travailler comme des esclaves dans une grande ferme, pour cultiver du caf. Les tats-Unis leur disent qu’ils peuvent faire de l’argent et devenir heureux ainsi.

Un professeur japonais, un collgue, disait aprs avoir visit la Somalie et l’thiopie que c’tait l’enfer sur terre. Je lui ai dit "Non, c’est l’entre du paradis". Car ces gens n’ont pas d’argent, pas de nourriture, mais ils sont trs heureux. Ils sont heureux parce qu’ils n’ont pas d’coles ni de matres. Ils sont heureux lorsqu’ils transportent de l’eau, lorsqu’ils coupent du bois. Ce n’est pas une chose difficile pour eux, ils aiment le faire. Il fait trs chaud entre midi et trois heures, mais sinon il y a suffisamment de vent, et il n’y a pas de mouches ou de moustiques.

Les gens aux tats-Unis, plutt que d’aller dans l’espace, pourraient peut tre ensemencer les dserts depuis leur navette spatiale ou depuis des avions. Il y a beaucoup de compagnies de semences affilies des entreprises multinationales.

Diane : Si l’on jetait les graines ainsi, les pluies seraient-elles suffisantes pour les faire germer ?

Masanobu Fukuoka : Non, ce n’est pas assez, donc je smerai des graines enrobes pour viter qu’elles se desschent ou qu’elles soient manges par les animaux. Il y a probablement diffrentes manires d’enrober les graines. Vous pouvez utiliser de la terre, mais il faut que cela colle, ou utiliser du calcium.

Il y a de tout dans ma ferme : des arbres fruitiers, des lgumes, des acacia. Comme dans mes champs, il faut tout mlanger et semer au mme moment. J’ai pris dans les 100 varits d’arbres greffs l, deux de chaque, et la plupart, dans les 80%, y poussent maintenant. La raison pour laquelle je dis d’utiliser un avion, c’est que pour tester, il faut juste utiliser une petite zone, mais pour reverdir une grande zone, il faut tout faire en une seule fois ! Et il faut mlanger les arbres et les lgumes ; c’est le meilleur moyen de russir.

Et il faut faire vite, car si les zones fertiles de la plante diminuent encore, c’est toute la terre va mourir. Nous souffrirons de manque d’oxygne. Au printemps, c’est l’oxygne des plantes qui nous rend heureux. Nous inspirons de l’oxygne et expirons du gaz carbonique, et les plantes font l’inverse. Les tres humains et les plantes n’ont donc pas seulement des relation de nourriture, mais ils partagent aussi l’air. Ainsi le manque d’oxygne en Somalie n’est pas seulement un problme cet endroit, c’est un problme partout, et le monde entier va ressentir l’puisement rapide des sols dans ces rgions d’Afrique. Cela arrive trs vite ; il n’y a a pas de temps perdre ; nous devons agir maintenant !

  Depuis le 7me jour, Dieu pratique le non-agir

Laissez la nature agir, elle se dbrouille trs bien toute seule. Il suffit de vent et de lumire, de feu et d’eau pour rendre heureux les gens en thiopie. Pourquoi aurions-nous besoin de plus ? Notre devoir est de pratiquer l’agriculture la manire de Dieu. Peut tre ainsi pourrons-nous sauver ce monde.

Cet entretien avec Masanobu Fukuoka a t men par Robert et Diane Gilman. Katsuyuki Shibata et Hizuru Aoyama sont l’origine de la traduction de cet entretien en anglais, dont la publication originale a eu lieu dans In Context #14, l’automne 1986 - Copyright (c)1986, 1997 by Context Institute. Une traduction franaise a t initie par Michel Dussandier en 1997, puis corrige et rcrite pour www.passerelleco.info par Jean Luc Girard en 2014. Les intertitres ont t ajouts lors de cette finalisation.


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3 messages

  • Entretien avec Masanobu Fukuoka, prcurseur de la Permaculture

    Le 17 avril, par Michel Marcheterre

    La Nature : un ensemble indissociable dont l’Homme fait partie. Une terre quelle qu’elle soit peut recevoir des semences et donner la vie.

    Cet entretien est une bouffe d’air frais parmi la forte industrialisation de l’agriculture.

    Faire partie des acteurs qui sment, rcoltent et respectent la terre est un grand honneur pour chacun de nous. Il est de notre devoir de vivre en harmonie avec cette Nature qui est si gnreuse.

  • Entretien avec Masanobu Fukuoka, prcurseur de la Permaculture

    Le 26 mars, par Maryse cival

    Je vais me ruer sur le livre de cet authentique amoureux de la nature

  • Entretien avec Masanobu Fukuoka, prcurseur de la Permaculture

    Le 2 février, par Bertrand

    Merci pour cet instant d’espoir.


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