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L'Homme, cet animal raté (extrait 3)

le 28 mai

DOSSIER :
Pierre Jouventin et l’effondrement (3)

Extraits du livre "L’Homme cet animal raté" de Pierre Jouventin, en complément à la revue Passerelle Eco n°66 sur le thème "Effondrement écologique et social ; et Transition intérieure".

L’Homme, cet animal raté (extrait 3)

3. Qui sommes-nous ? (Partie 1/3)

Quelle est la place de l’homme dans la nature ?

La part des pulsions instinctives, prépondérante chez les autres espèces, s’est réduite au détriment de la capacité d’apprentissage qui permet de faire face à des situations nouvelles d’une manière originale et surtout d’apprendre d’autrui au cours d’une enfance prolongée. L’éthologie l’a largement démontré : les traditions et les cultures existent abondamment dans le monde animal, en particulier chez les autres mammifères, contrairement à ce que l’on affirmait il y a un demi-siècle.

Mais aucune espèce n’a jamais développé la culture aussi loin et à un point tel que nous avons encore bien des philosophes qui en rajoutent et nient les pulsions innées chez notre espèce. Ainsi Elisabeth Badinter est allée jusqu’à refuser l’instinct maternel aux femmes pour rester fidèle au dogme culturaliste de l’homme totalement libéré des contingences biologiques que l’on nous assène depuis des millénaires contre toute évidence…

De cette hypertrophie du cerveau dont nous sommes toujours héritiers, découlent nos dons exceptionnels pour l’intelligence, l’abstraction, la raison, le verbe, la culture, l’apprentissage, le sens technique, la conscience, la morale, bref toutes ces spécificités considérées jusqu’à récemment comme ‘le propre de l’homme’. En fait, tous ces caractères, dont nous sommes si fiers à juste titre, sont de plus en plus retrouvés chez d’autres mammifères par l’éthologie moderne et par la neurobiologie aidée par l’imagerie médicale, mais souvent à un moindre degré. C’est d’ailleurs ce qu’affirmait Charles Darwin, il y a un siècle et demi sans être pris au sérieux, car il était là aussi en avance sur son temps…

Certains de nos traits, considérés jusqu’à présent comme typiquement humains, seraient presque autant (et même parfois plus) développés chez d’autres espèces, d’après des scientifiques d’aujourd’hui : la solidarité sociale chez les éléphants et les suricates, la sociabilité chez le chimpanzé bonobo, le chien, le loup et l’orque, l’empathie chez le rat, le macaque et l’éléphant, la prise en compte de l’autre chez le chien, le cheval et l’âne, l’émotion et le sentiment chez la baleine et le sanglier, le sens de l’abstraction chez l’abeille et l’araignée, le goût pour les innovations culturelles chez le corbeau de Nouvelle Calédonie, la capacité vocale d’imitation chez le perroquet gris du Gabon et le mainate, etc…

Dans le test récent où il faut mémoriser, dans l’ordre, des chiffres qui apparaissent n’importe où sur un écran d’ordinateur, les résultats du chimpanzé pulvérisent ceux de nos semblables : en quelques dixièmes de secondes, le singe enregistre tous les chiffres qui s’affichent et leur emplacement qu’il indique dans l’ordre avec son doigt sur l’écran ! En réalité, nous avons choisi les critères où nous sommes les meilleurs et nous nous gardons prudemment de rivaliser en matière d’odorat avec un chien, de vision nocturne avec un chat, de sens social avec une fourmi, une abeille ou un termite. J’aurai pu dire que nous organisons des jeux olympiques où seules les épreuves où nous sommes excellents sont admises ! La révolution intellectuelle dans ce domaine scientifique de l’éthologie a été telle que certains groupes zoologiques, qui paraissaient dénués d’intelligence, se sont révélés doués de ce que nous considérions comme des attributs humains : un mollusque, la pieuvre, est par exemple capable de résoudre des problèmes complexes, comme dévisser le couvercle d’un bocal en verre pour attraper un crabe...

[...]

Quand on tente de reconstituer l’histoire naturelle de notre espèce, que l’on essaie d’y voir plus clair dans tous ces mythes destinés à exalter notre génie et notre grandeur sous une apparence scientifique, on est frappé par l’ignorance et l’aveuglement qui nous concernent. Il est vrai que, comme dans une psychanalyse, nous accédons au plus profond de notre inconscient : nous sommes directement impliqués dans les conclusions que nous tirerons et qui peuvent être redoutables pour notre amour-propre...

L’éthologie, l’écologie, l’évolution considèrent notre espèce avec le même regard froid que nous avons pour analyser le mode de vie d’un animal et nous nous retrouvons sous le scalpel scientifique de moins en moins isolé sur notre trône ! Depuis une vingtaine d’années, la paléoanthropologie insiste sur notre parenté étroite avec les chimpanzés. Le séquençage de l’ADN a, en effet, prouvé abondamment que notre proximité génétique était bien plus grande que prévu : à peine plus de 1% de différence biochimique entre ce grand singe et nous. A tel point que bien des primatologues considèrent que nous devrions être rangés dans le même tiroir que les deux chimpanzés (le commun et le bonobo car on en a distingué un deuxième), avec un même nom de genre pour les trois espèces et non deux pour distinguer les chimpanzés des humains si peu différents... Certains croyants sont indignés par ces résultats pourtant indubitables qui leur paraissent nous abaisser au rang de singes (ce que nous sommes, la distance génétique étant trop faible). Ce déni est une erreur scientifique mais aussi tactique, puisque rien n’empêche de penser que ces 1%, qui renferment toute notre humanité, sont décisifs. Nous pouvons continuer à penser que nous sommes des êtres géniaux malgré cette proximité génétique puisque rien n’empêche qui que ce soit de se considérer comme un génie. Mais c’est un jugement de valeur et non prouvé scientifiquement, comme on l’a longtemps affirmé.

[...]

Charles Darwin, lui-même, en révélant notre origine animale et même en estimant que nos qualités les plus humaines se trouvent en germe chez les autres espèces, n’avait pas pour cela une piètre idée de l’humanité, tout au contraire. Bien qu’agnostique, il avait une haute idée de l’homme et respectait la religion, la considérant comme utile car fondée sur la morale. Pour lui et contrairement à ce qui a été longtemps dit à son sujet, l’homme est un être de conscience. Le darwinisme, c’est-à-dire toujours la seule explication scientifique de nos origines et de la biodiversité, a été longtemps confondu avec le ‘darwinisme social’ qui est l’apologie du libéralisme et de ce que l’on appelle péjorativement le capitalisme. Darwin a sans doute insisté sur la compétition dans le monde animal mais, loin de faire l’apologie de l’égoïsme et de la loi du plus fort, il plaçait la protection des faibles, des handicapés et des malades au centre de l’humanisme.

Les chiens sont-ils plus proches de l’homme que les chimpanzés ?

Cette proximité génétique entre humains et chimpanzés a toujours du mal à être acceptée par beaucoup alors qu’elle n’est pas un point de vue mais un fait indéniable. La thèse originale que je vais défendre maintenant est pourtant encore plus difficile à admettre car, après que la biologie moléculaire ait prouvé que l’homme est un singe, je vais démontrer que l’espèce la plus proche psychologiquement de l’homme n’est pas le chimpanzé mais le loup ! S’il n’est pas question de remettre en question notre parenté étroite avec les chimpanzés, je vais essayer d’aller plus loin dans la compréhension naturaliste de notre espèce et compléter le tableau de notre animalité en révélant une convergence écologique entre l’homme et le loup, qui n’a pas été vue, la proximité avec les grands singes n’étant que la première moitié connue de la solution de l’énigme de l’homme.

[...]

J’ai déjà évoqué la convergence de forme entre un manchot, un dauphin et un thon, c’est-à-dire un oiseau, un mammifère et un poisson. Cette ressemblance morphologique n’est évidemment pas due à une parenté entre ces animaux mais à l’adaptation à la locomotion dans l’eau pour rencontrer le minimum de résistance hydrodynamique. Au cours des millénaires et parallèlement dans chaque groupe zoologique, les individus dont le corps était le plus fusiforme ont été sélectionnés dans la population, jusqu’à ce que tous se ressemblent par une même adaptation parfaite au milieu aquatique. C’est ce que l’on nomme en biologie ‘une convergence’. Elle ne se limite pas nécessairement à la morphologie mais peut toucher la physiologie. Les mammifères, les reptiles et les oiseaux, qui hibernent ou entrent en torpeur, sont capables d’abaisser leur température interne pour économiser leurs réserves énergétiques et passer l’hiver sans nourriture. En éthologie et en écologie, les animaux qui occupent la même niche écologique, le même mode de vie, peuvent converger dans leurs adaptations sans être parents proches comme la mère crocodile ou le père poisson qui transportent tous deux leurs petits dans la bouche. Ou les oiseaux et les chauves-souris qui sont parvenus séparément à voler sans être étroitement apparentés. De même, tout chasseur collectif -qu’il soit un carnivore social ou un ancien insectivore-frugivore comme nous- doit nécessairement développer une sociabilité extrême qui lui est indispensable pour une bonne coordination lors de la traque.

[...]

Les mammifères se sont diversifiés en de nombreux groupes zoologiques spécialisés, les primates dans la vie arboricole et les carnivores dans la chasse. Ces deux groupes sont très éloignés et, si plusieurs carnivores se sont adaptés à la vie dans les arbres sans atteindre la perfection des primates, les humains d’après les préhistoriens sont les seuls primates qui se soient spécialisés dans la chasse collective au gros gibier, occupant par des voies nouvelles la même niche écologique de chasseur en meute qu’occupaient parfaitement depuis des millions d’années plusieurs espèces de carnivores, en particulier les canidés. Les adaptations pour faire mieux encore qu’un lion sans avoir ses dons naturels ont été particulièrement originales : bipédie permettant la chasse à courre et la vision à distance au-dessus des herbes, glandes sudoripares modifiées pour évacuer la chaleur du corps pendant la traque, mains libérées des branches pour utiliser des armes, langage verbal pour coordonner la traque ou pour échanger des informations sur le gibier, cerveau énorme permettant de tailler des pierres et d’épointer des bâtons, aptitude à l’apprentissage pendant une enfance prolongée permettant de développer la culture, développement de l’aptitude à apprendre et contrôle des pulsions innées, sens accru de la famille, du groupe et de la solidarité…

[...]

Disposant d’un cerveau de primate, nos ancêtres l’ont utilisé au mieux pour jouer de leur seul atout. Mais comment accoucher d’un nouveau-né doté d’un cerveau aussi gros ? L’évolution, toujours par essais et erreurs, a ‘trouvé une astuce’ en différant après la mise au monde une partie de la croissance. Posséder une tête aussi volumineuse que la nôtre aurait rendu la naissance impossible puisque le bébé n’aurait plus pu sortir, aussi le cerveau continue-t-il à grossir pendant nos premières années. L’enfance est, en outre, prolongée dans notre espèce pour disposer de plus de temps pour apprendre, ce qui nous permet de savoir plus de choses qu’un lion ou un loup : un humain devient adulte plus tard qu’un chimpanzé et un homme moderne qu’un homme de Néandertal.

Par compétition entre clans de chasseurs et par sélection, le volume cervical a grossi au fil des millénaires. Il a permis de trouver des voies complètement nouvelles pour communiquer, comme le langage parlé, qui se passe du marquage olfactif des carnivores et du hurlement du loup, et qui est autrement plus performant pour échanger des informations sur la chasse ou le groupe, pour coordonner les membres du clan. De même pour les armes fabriquées qui ont remplacé avantageusement les armes naturelles et redoutables des carnivores que nous ne possédions pas. De même pour l’intelligence, la culture et l’apprentissage qui ont été poussés beaucoup plus loin chez notre espèce que chez n’importe quel carnivore et même primate pour nous permettre de nous adapter à des situations toujours nouvelles.

[...]

Le lecteur, qui a quelques notions de primatologie, va ici m’arrêter en m’opposant qu’il est de plus en plus reconnu que les chimpanzés communs ne sont pas seulement des végétariens-insectivores : ils chassent en bande et organisent des raids pour attraper des petits singes qu’ils tuent, dévorent et se partagent. C’est exact, mais d’une part, ce sont seulement quelques rares groupes de chimpanzés qui s’en sont fait une spécialité, et d’autre part ces chasses sont peu coordonnées et n’ont pas grand-chose à voir avec celles des lycaons, des lions, des orques ou des loups qui sont des modèles sophistiqués de stratégies de traque. Même s’il existe manifestement des antécédents qui montrent que le chemin était ouvert chez nos cousins les chimpanzés, le singe extraordinaire, que nous sommes, a changé radicalement de mode de vie pour chasser en groupe au sol d’une manière systématique.

Cela ne s’est pas fait sans de nombreuses adaptations originales. Le cerveau s’est complexifié, en particulier le cortex qui s’est plissé, pour exploiter au mieux les opportunités, encore mieux que les autres grands singes, nos cousins, mieux que les grands carnivores qui le menaçaient et le concurrençaient pour lui ravir ses proies. Car, en Afrique, où les hommes sont apparus, certains de ces carnivores, comme le lycaon ou le lion, occupaient déjà la même niche écologique de prédateur en bande que celle que l’homme investissait. Dans bien des groupes zoologiques, cette même astuce de l’entraide a été redécouverte au cours de l’évolution puisque, comme dit le proverbe, « L’union fait la force ». Il faut savoir qu’un prédateur, chassant en solitaire, est limité par son poids : il peut difficilement tuer plus gros que lui. Des lions, quand ils coopèrent, parviennent à tuer des éléphants jeunes ou amoindris. Un loup isolé de 50 kg ne peut pas maîtriser une antilope plus lourde que lui alors qu’une meute peut abattre un herbivore de 500 kg. Dans le désert arctique en hiver, c’est le seul moyen de survivre, puisque les petits mammifères ont migré ou se trouvent sous la neige… Ainsi, par son seul comportement social, un loup créée une niche écologique nouvelle !

[...]

Notre ancêtre primate, qui colonisait les milieux ouverts qui, à cette époque, s’étendaient suite à une modification du climat, a, pour ainsi dire, changé de métier. Après avoir été arboricole, frugivore et insectivore comme la plupart des membres de son groupe zoologique, il est devenu au fil des générations de plus en plus carnivore et a dû rivaliser avec d’autres chasseurs en meute comme le loup, le lycaon, l’orque et le lion. Car si cette niche écologique n’avait jamais été occupée par un primate, elle était occupée depuis longtemps par plusieurs carnivores sociaux.

Comment sans griffes ni crocs, sans flair ni vision crépusculaire, sans instinct de meute et d’entraide, nos ancêtres dans la savane sont-ils peu à peu parvenus à faire mieux qu’une famille de lions ou une bande de lycaons qui sont non seulement individuellement des machines à tuer remarquablement adaptées mais qui coopèrent pour traquer le gibier ? Le développement accéléré du cerveau a permis la fabrication d’armes de plus en plus meurtrières à distance et utilisées habilement par nos mains libérées des arbres par la vie au sol. Nous avons donc compensé notre handicap de départ et même pris, avec les siècles, l’avantage. La compétition en Afrique avec les grands prédateurs n’était d’ailleurs pas finie puisque, plus tard colonisant l’Eurasie, notre espèce s’est trouvée face au loup, autre prédateur encore plus opportuniste que les précédents qui avait colonisé tout l’hémisphère nord… Comment rivaliser avec l’endurance exceptionnelle de ce canidé social qui peut parcourir à 50 km/h jusqu’à 200 km par jour, qui sent le gibier à 3 km, qui voit la nuit et qui possède des instincts remarquables de prédateur social tels l’agressivité, le sens hiérarchique, la méfiance, l’astuce, l’obstination, mais aussi une aptitude exceptionnelle à mettre en œuvre des stratégies collectives de capture et à déjouer les pièges, à tel point que les éleveurs le considèrent comme diabolique ! Notre riposte magistrale a été de retourner le loup contre lui-même en le domestiquant pour en faire le chien, comme nous allons l’expliquer bientôt.

[...]

Ainsi les humains, bien que très proches génétiquement des grands singes, ont convergé avec les carnivores sociaux dont ils ont adopté secondairement, et seuls parmi les primates, la niche écologique de chasseur en groupe qui était la grande trouvaille évolutive des canidés. Ce mode de vie est d’ailleurs rare dans le monde animal et ne concerne que 2% des espèces de mammifères. C’est Adriaan Kortlandt, un primatologue hollandais, qui a présenté le premier en 1965 cette thèse surprenante qui nous rapproche d’un carnivore plus que d’un primate. L’idée a été ensuite reprise par Georges Schaller en 1973 lorsqu’il est passé de la première étude sur le terrain du gorille à celle du léopard d’Asie, ce qui l’a sensibilisé à cette comparaison inattendue. Depuis silence et oubli… Non pas que l’idée soit erronée puisque, comme le darwinisme en son temps, elle est seule à résoudre beaucoup de questions sans réponse sur notre incroyable évolution et sur la complexe nature humaine, mais parce que, plus encore que notre parenté avec les animaux et les grands singes, elle est contre-intuitive. Il n’était déjà pas valorisant pour un homme d’être considéré comme un singe, mais comment accepter d’être assimilé à un loup ? Cette thèse a sans doute été jugée dévalorisante et elle est tombée dans les oubliettes du temps, venant trop tôt, même si elle rend compte parfaitement de notre mode de vie avant le néolithique, tel que la science le décrit aujourd’hui…

A quoi rêvaient les hommes préhistoriques ?

Ce passé de prédateur social devrait stimuler la recherche en préhistoire et en paléoanthropologie en expliquant la fascination des hommes de l’âge de pierre pour les gros animaux. Les peintures rupestres ont toujours intrigué par leur perfection artistique et naturaliste, qui surprend tant à cette époque reculée et démontre que nos ancêtres n’étaient pas les rustres que l’on a décrits. Dans la grotte d’Altamira, le découvreur espagnol de ces peintures est d’ailleurs mort sans avoir pu faire admettre aux préhistoriens de l’époque qu’il n’était pas un faussaire… Ces peintures rupestres étonnent par la quasi-absence de paysages, de végétaux, d’humains (si ce n’est des vénus callipyges et des sexes féminins pour des raisons manifestement sexuelles et/ou reproductrices) et surtout par la surabondance d’animaux détachés du contexte comme des icônes. [1] Nous n’étions pas là et il n’est pas facile maintenant d’interpréter ces peintures. La pratique de l’éthologie, qui nous apprend à nous mettre à la place de notre sujet d’étude aussi différent soit-il de nous, et la connaissance, accrue chaque année, de la vie des hommes préhistoriques permet en tout cas d’affirmer que la proportion d’hommes et d’animaux était inverse de celle d’aujourd’hui. Dans ce monde où l’homme se sentait certainement bien faible, il y avait peu d’hommes, longtemps quelques centaines de milliers pour la planète, alors qu’il y avait des dizaines de millions d’animaux omniprésents qui constituaient des sources de nourriture mais aussi de danger. Comme en témoignent les nombreuses représentations d’animaux fléchés perdant leur sang ou leurs viscères, les chasseurs étaient obsédés par leur survie, c’est à dire par la chasse, mais pas de petites bêtes. S’ils parvenaient à les approcher en s’identifiant à eux et à les tuer en connaissant les points vitaux à atteindre, les énormes herbivores assureraient à leur famille l’abondance et, à eux, la reconnaissance sociale avec le prestige du chef et vraisemblablement l’accès à plusieurs épouses. Ce n’était pas nécessairement les espèces communes à cette époque qui étaient représentés, comme les chercheurs ont pu le reconstituer par les ossements, mais manifestement ceux qui faisaient rêver le chasseur, qui constituaient la proie la plus recherchée de ces spécialistes de la mégafaune.

[...]

Ces cavernes ornées où des visites se déroulaient dans les entrailles de la Terre, où l’on ne pouvait s’installer pour habiter tant elles étaient profondes le plus souvent, où des cérémonies apparemment dansées et chantées avaient lieu, où les représentations des énormes bêtes apparaissaient à la lumière mouvante des torches, devaient effrayer et impressionner l’assistance plongée dans le froid et le noir. Etaient-ils des lieux d’initiation à la chasse collective du gros gibier, l’activité la plus utile et la plus difficile, celle qui était au centre de la vie sociale, qui devait procurer la gloire au chasseur victorieux et la mort à ses compagnons malchanceux, bref admirons—nous aujourd’hui les fresques de temples montrant les entités mythiques vers lesquelles convergeaient tous les espoirs, les projets et les rêves des hommes préhistoriques ? Bien des interprétations fantaisistes ont été données et on comprend la prudence des préhistoriens. C’est évidemment difficile de se représenter un temps et un monde où les valeurs étaient inversées par rapport aux nôtres, où les animaux étaient innombrables, forts et redoutables mais pas les hommes...

Les grands mammifères constituaient des êtres parfaitement connus dans leurs mœurs et leur anatomie, comme le prouvent les détails de ces dessins faits de mémoire. Mais ils étaient mythiques, d’où ces représentations hors de tout contexte naturel, comme dans un rêve. Certainement, des rites magiques tentaient de donner prise sur eux puisque des hommes mi- bêtes, sans doute des sorciers et chamans sont représentés. D’après les empreintes, des adolescents ont souvent marché sur ces sols. Ces cavernes obscures éclairées par les torches, où apparaissaient sur les parois des animaux redoutables peints d’une manière réaliste et en pleine action, souvent en utilisant les reliefs de la paroi pour faire sortir le dessin du mur, devaient constituer des salles de spectacles préhistoriques et des lieux d’initiation pour les futurs chasseurs. Bien des observateurs ont remarqué que la disposition des salles et des peintures se prête à des exhibitions devant un groupe. On a d’ailleurs découvert des instruments de musique comme des flûtes ou des stalactites qui avaient été percutées en des points où les sons sont purs, la calcite ayant depuis figé ces traces probables de concert…

[...]

La confirmation de cette interprétation est peut-être la découverte récente d’un site turc à la charnière entre le nomadisme et la sédentarité. Au début du néolithique, quand probablement les chasseurs-cueilleurs ont de plus en plus de mal à trouver du gibier, qu’ils passent à l’agriculture et à l’élevage avec sédentarisation, qu’ils disposent d’une source abondante de nourriture, les hommes, dépendant moins de la chasse, apparaissent enfin dans les représentations et, surtout, ils deviennent plus grands que les animaux, comme à Göbekli Tepe en Anatolie… Le rapport homme/animal s’inverse alors et il le restera jusqu’à nous. Pour conforter cette interprétation mythologique et chamanique que prône par exemple le préhistorien Jean Clottes, il existe aussi des indices probables de culte de l’ours, à Chauvet par exemple, ou, plus près de nous, l’homme-lion de Stadel, une sculpture en ivoire de mammouth à corps d’homme et tête de lion, sans doute des divinités qui étaient invoquées pour s’imprégner de la force des grands carnivores et parvenir à abattre comme eux les grands herbivores sans y laisser la vie.

[...]

En se plaçant maintenant sur un plan psychologique, ce passé de chasseur en groupe d’énormes proies permet d’expliquer pourquoi notre espèce place, parmi les plus hautes vertus morales, l’altruisme et la solidarité, traits comportementaux peu développés chez les singes mais habituels chez les carnivores sociaux. Ces comportements communs d’entraide n’avaient pourtant pas les mêmes bases physiologiques chez nos ancêtres où l’acquis primait que chez les carnivores où l’inné prédomine. Bien que primates nous-mêmes, nous en avons donc hérité surtout culturellement, alors que chez les carnivores sociaux, les comportements sociaux sont instinctifs, un lion ou un loup étant nécessairement très sociable et affectueux avec ses proches alors que l’altruisme semble à dominante apprise dans notre espèce. D’où le besoin d’entretenir ce culte de la chasse et cette cohésion indispensable à la chasse collective par des rites et des lieux de culte qui constituent le dernier vestige d’une époque où la connaissance des mœurs des animaux était vitale et commune. Comment cette mutation comportementale vers plus de coopération s’est-elle mise en place chez nos ancêtres lointains ? Sans doute, au début de leur colonisation des espaces ouverts, les humains étaient-ils aussi égoïstes et peu coopératifs que n’importe quel primate. Mais, pour survivre dans ce monde nouveau pour un singe, ils ont dû à la fois apprendre et être sélectionnés (comme d’habitude l’inné et l’acquis fonctionnent ensemble et non en opposition) pour faire front commun contre le lion et parvenir à se défendre à plusieurs contre un ennemi plus fort, puis peu à peu rivaliser avec lui grâce à des armes meurtrières à distance.

[...]

Pour conclure sur cette idée nouvelle pour l’anthropologie et surprenante pour n’importe qui que les loups sont plus proches psychologiquement de nous que les chimpanzés, je propose un test tout simple : essayez de cohabiter plus d’une heure avec un singe puis avec un chien, vous verrez vite avec qui vous avez le plus d’atomes crochus, car l’apparence et la génétique sont trompeuses ! Les hasards de la vie m’ont fait réaliser ce test de vérité en séjournant avec des chimpanzés en liberté lors de mes aventures de primatologue au Gabon [2] et en appartement avec un loup, ce que je vais maintenant vous résumer.

Notes

[1] Pourquoi l’art préhistorique ? livre de Jean Clottes paru chez Gallimard Folio-essais en 2011.

[2] Pierre Jouventin, Les confessions d’un primate-Les coulisses d’une recherche sur le comportement animal, livre paru en 2001 chez Belin.


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