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Lanza del Vasto : une mystique de la non-violence

le 22 décembre 2014

Lanza del Vasto : une mystique de la non-violence

Lanza del Vasto fonda en 1948 les communautés de l’Arche, sur le modèle des ashrams de Gandhi en Inde, dans la lignée du mouvement pour la non-violence d’après-guerre.

Visite à l’Arche, où l’on attend le déluge, la catastrophe générale, d’une manière qui se veut exemplaire.

Il avait vingt-six ans lorsqu’à l’université de Pise il soutint sa thèse de doctorat, Approches de la Trinité spirituelle. Ce lui fut, dit-il, l’occasion de remarquer qu’il ne savait rien, et que toute la science et toute la philosophie sont incapables de rendre compte de l’existence d’une mouche. Aussitôt il se remit à refaire sa thèse ; il y a de cela quarante ans, elle n’est pas encore terminée.

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À Florence où il habitait chez les siens, il partageait sa vie entre les études et les plaisirs. Il fréquentait les salons, les ateliers des peintres et aussi l’arrière boutique des artisans du Ponte-Vecchio, car il martelait l’or, ciselait l’ivoire et l’ébène. Il écrivait des poésies en français comme en italien, composait un manuscrit enluminé et l’enfermait dans un tiroir.

Il se sentait bien appelé à quelque chose, mais ne savait pas à quoi. Il savait seulement, avec beaucoup de précision, ce qu’il ne voulait pas faire : faire carrière. Il voyageait et se laissait aller au gré des événements. Il se rendit à Paris afin d’essayer de la pauvreté et de la solitude.

Ce fut là, sur un banc du parc Monceau, qu’il rencontra un grand jeune homme recroquevillé, Luc Dietrich. De leur amitié devait naître l’½uvre de Dietrich, l’Injuste grandeur, l’Apprentissage de la ville, le Malheur des tristes. Tandis que la vie intérieure de Dietrich était toute dans les mains de son ami, la vie et l’½uvre de Lanza lui-même échappaient à Dietrich, se développaient secrètement. Ce fut pour lui une époque d’intenses méditations mystiques, d’études doctrinales (en vue de la reprise de la Trinité spirituelle) et même d’½uvres littéraires, puisque ce fut à cette époque qu’il acheva Judas, livre qui passe pour son chef-d’½uvre.

  Il trouve Gandhi comme il l’avait rêvé

À la différence de Luc Dietrich qui regardait les agitations et les drames de notre époque comme le décor de son drame y confondant ses fantômes et tirant de lui la nourriture de son angoisse, Lanza del Vasto, qui avait jusque-là observé les affaires et la politique comme une farce cocasse, s’alarmait tous les jours plus de voir s’approcher la catastrophe. Sur le monde qu’il avait « si vaillamment haï », maintenant, il pleurait d’avance.

Pourquoi cette chose faite de main d’homme, la guerre ? La main d’homme ne peut-elle s’empêcher de la faire ? Et que faire nous-même contre le fléau qui s’avance ? Il cherchait en vain un point d’appui autour de lui. Il n’en trouvera qu’un, lointain celui-là, Gandhi.

« Quand je suis parti pour les Indes, ce n’était pas l’Inde qui m’attirait, ni la spiritualité hindoue, ni la question religieuse dont j’avais trouvé la réponse dans l’Évangile, et dans le retour à l’Église. Ce que je cherchais aux Indes, c’était la clef de nos problèmes, ou plutôt, de notre problème : la guerre ! » Il vendit donc le manuscrit enluminé de Judas et partit...

Le reste est assez connu pour qu’il ne soit pas nécessaire d’y insister. La rencontre avec Gandhi, sa stupeur de le trouver exactement tel qu’il l’avait longtemps rêvé, puis la découverte de cette Inde au c½ur de laquelle il se voyait introduit : les temples, les peuples, la jungle, les singes et les sages, le séjour chez les yogis au bord du Gange, l’apprentissage de la méditation, de la concentration, du souffle et puis les racines de cette non-violence qui est une manière d’être d’où procède une manière de faire.

Il crut avoir trouvé son lieu et sa voie, et songeait déjà d’y consacrer le reste de sa vie, car servir l’Inde à sa libération dans la non-violence lui semblait servir Dieu et le monde entier. Ce fut dans un village de l’Himalaya, dans les nuits du 19 au 24 juin 1937, qu’il fut frappé d’une illumination et d’un appel. Une voix impérative le rappelait en Europe. C’était là que le Serviteur de Paix, « Shantidas », comme Gandhi l’appelait, devait aller servir, souffrir et témoigner.

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Mais rentré, il sentit son impuissance à communiquer le message, même à ses plus intimes amis. Ni ses frères ni Dietrich ne s’en souciaient. Sa voix se perdit dans les clameurs de la préparation de guerre. Judas parut en France et en Italie mais passa inaperçu... Il partit alors pour Rhodes, et puis pour la Terre sainte, où il arriva à la Grotte de Bethléem à la Noël 1938 entre deux rangées de chars d’assaut. Là-bas, la lutte faisait déjà rage entre Arabes et premiers émigrés juifs.

  Avez-vous la réponse aux problèmes de l’heure ?

À cette époque la poésie était une des consolations et revanches secrètes de la France vaincue et plus qu’à demi occupée. Des cercles et revues littéraires se multipliaient. La poésie de Lanza del Vasto y fut remarquée pour sa forme cristalline et sa sérénité intemporelle. En 1942, le Chiffre des Choses parut à Marseille et connut un vif succès.

Vers la fin de cette même année, par l’intermédiaire de Luc Dietrich, l’éditeur Denoël commanda les souvenirs de voyage aux Indes. Le livre parut en novembre 1943. Les bottes et les chants rauques de l’occupant sonnaient dans les rues grises de Paris. Des masses innombrables languissaient dans les camps et les prisons. Le livre s’ouvrait sur des horizons ensoleillés, sur des visions de paix, sur des palmiers.

Sous l’enveloppe de l’aventure exotique, se cachait une pensée qui pénétrait le fond du drame humain, de notre drame, que la détresse et les crimes de l’époque rendaient poignant pour tous. La lecture du Pèlerinage aux sources marqua un tournant dans bien des vies.

Un jour de janvier, trois jeunes gens vinrent trouver Lanza et lui demandèrent : « Êtes-vous celui qui a une réponse aux problèmes de l’heure ? Dans ce cas, nous vous suivrons jusqu’au bout du monde et jusqu’à la mort. Car rien ne nous paraîtra dur à côté de la difficulté de savoir ce qu’il faut faire ». Il leur répondit : « Tout disciple de Gandhi a la réponse ». Et il les convoqua dans une gargotte de la rue Malar et leur expliqua les raisons et la structure de l’Ordre Laborieux, exposé qui, depuis, servit de constitution de l’Arche. Les trois jeunes gens s’enflammèrent ausitôt et servirent Lanza pendant quelques mois ; après quoi ils le quittèrent en se moquant de lui. Mais dix autres les avaient remplacés, qui devinrent bientôt trente et cinquante. On ouvrit un atelier de ciseleurs sur la Montagne Sainte-Geneviève et un atelier de fileuses rue Saint-Paul, on cultiva un morceau de terrain à Marly. Et cinq ans après il y eut la communauté de Tournier, les travaux de la terre, la Règle, les épreuves de la vie en commun, ses beautés et ses douceurs aussi par moments.

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La cuisine à l’âtre, les grandes tablées de la salle commune, les causeries, les chants, les fêtes, la « Passion » dans le pré à Pâques et les feux de la Saint-Jean sur la colline.

« C’est ce qui explique les avantages et les aménités du monde, ses merveilles, ses trouvailles et le désastre pour finir. »

Luc Dietrich n’eut aucune part à la fondation. Il s’était écarté de Lanza pour suivre Gurdjieff, sans d’ailleurs que leur amitié en fût brisée. Il devait trouver la mort en 1944 à la suite d’une blessure reçue lors du débarquement de Normandie.

  Découvrir l’Arche, c’est passer le mur du temps

L’année 1948, celle de la mort de Gandhi, marqua l’établissement de la première communauté rurale de l’Arche. Lanza venait de se marier. Il avait rencontré sa femme sept ans plus tôt, à Marseille. La musique les avait unis, puis la pensée religieuse, et maintenant leur vie entièrement vouée à la fondation de l’Arche. La communauté s’est déplacée plusieurs fois depuis, pour se fixer en ce domaine de la Borie Noble.

Découvrir et visiter la Borie Noble, c’est passer le mur du temps. Au bout de la route qui serpente par les monts du Haut Languedoc, sur un éperon rocheux, la grande maison rouge fondée sur de fortes voûtes, avec ses fenêtres étroites et ses portes toujours ouvertes, à la fois rustique et grandiose, avec son parc d’ormes sévères et dominés par les grands cèdres, intimide et attire.

Passent des femmes en robes bleues et brunes tombant jusqu’aux chevilles. Surgit par le sentier une haute figure à la barbe blanche et bouclée et les pieds nus dans les sandales.

Lanza m’entraîne sous le marronnier où l’on doit prendre le repas. La cloche l’annonce. Des compagnons barbus apportent des chaudrons. Après la prière chantée à deux voix, on s’assied sur des poutres et l’on sert : des légumes, du couscous, du fromage et du pain complet à la forte saveur de terre.

Dans l’après-midi, à travers des paysages couverts de genêts et de chèvrefeuille, j’ai, pendant quelques heures, conversé avec Lanza del Vasto, qui porte allègrement ses soixante-sept ans. Suivez ce lien pour retrouver l’entretien avec Lanza del Vasto.

- Retranscription par Passerelle Eco d’un article de Jean-Claude Frère, paru dans la revue Le Nouveau Planète, de 1968.
- Crédit photo : Communauté Lanza del Vasto, CC3.0 By-SA Photo d’en-tête : Moonparis, CC3.0 By-SA


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